Harraga – Harragas

Combien sont-ils ces harraga qui ont pris le large pour ne plus revenir ?

Sid Erraïs…, parle-nous !

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par Farouk Zahi

Parle-nous comme tu savais si bien le faire ! Tu étais le seul à pouvoir nous parler et nous te comprenions. Enfin nous le pensions. Ceux qui étaient supposés le faire à ta place n’ont pas réussi à nous rallier à leur vision. Nous, qu’on appelait « hitistes » et présentement « harraga », on te ressemble un peu. N’as-tu pas quitté les bancs du lycée pour rejoindre le maquis ?

N’aviez-vous pas été, toi et tes compagnons, et pendant plus de sept longues années, des « harraga »… un peu comme nous ? Vous avez souvent, contre l’avis des grands, quitté le champ, le lycée et parfois même l’université pour briser le mur du silence. Vous vous sentiez étrangers dans votre propre pays; nous ressentons presque la même chose. On vous traitait de « renégats », de « poseurs de bombes » et de « fellagas ». Le contexte n’est plus le même nous diras-tu, mais l’injustice, le déni d’équité, le dénuement sont mieux acceptés quand ils viennent de l’autre… celui qui a toujours été « l’ennemi intime », mais quand cela vient des proches, nous n’avons comme alternative que la révolte ou le suicide collectif dans les abysses marines. Il y a quelques années de cela, le kif et la « harga »… ça ne se passait que chez nos voisins; nos responsables étaient fiers de nous; ils disaient même que notre jeunesse est « propre ». Malheureusement, ils n’ont pas assez fait pour la garder « au sec ». Leurs discours prometteurs et abstraits ont fini par la « mouiller ». Tous les dispositifs d’insertion des jeunes ont manqué de cohérence et de perspective durable. Le plus décevant a été le pré-emploi dans la fonction publique. Après une année renouvelable une seule fois, nous sommes mis à la porte; on nous offre la possibilité de nous réinscrire dans le dispositif du filet social. De statut de sans emploi, on nous offre celui de chômeur en quête d’une précaire planche de salut. C’est tout de même une évolution dans l’absurdité. Elaborés sans nous, tous les symposiums, recommandations et dispositifs en direction de la jeunesse ont été l’oeuvre de « vieux ». Après un long cheminement labyrinthique administratif, dans le cadre du micro-crédit et du crédit pour la petite entreprise, nous nous sommes retrouvés en face de dragons bancaires: apport personnel, garantie, etc. La durée la plus courte pour la création d’un petit projet a été celle de Sihem de Bordj El-Kiffan qui a mis 15 mois pour pouvoir avoir l’autorisation d’ouvrir son école de plongée sous-marine. Une aussi longue durée n’est pas faite pour encourager les volontés les plus pugnaces. Pendant tes deux campagnes électorales, nous t’avons soutenu, nous avons rempli les stades et grimpé aux arbres pour te voir, t’entendre et si possible te toucher. Tu nous parlais si bien, on te comprenait, tu ne lisais pas de discours… tu disais « ERFA’A RASEK YA BA ! ». Depuis ta maladie que nous avons vécue la peur au ventre et ton rétablissement « Oua lillahi el hamd », on te sent si loin de nous. Tu ne parles que dans les cérémonies officielles et en arabe classique… ou en français, on arrive difficilement à te comprendre. Tu sais bien que la plupart ont quitté prématurément l’école…ils ne comprennent ni l’arabe savant ni le français. Ils n’ont jamais été de bons élèves. Tu dois certainement te demander avec nous, pourquoi le nombre de « harraga » a suivi une courbe progressive comme celle du cours du pétrole. Nos compagnons d’infortune des pays voisins nous en veulent presque de vouloir envahir l’Espagne et la Sardaigne avec eux. Ils ne trouvent pas de raison logique à notre fugue. Les pays « hôtes » se posent la même question avec, cependant, le mépris en sus. Ils considèrent que nous sommes plus riches que les autres illégaux.

On nous accuse de tous les maux. Il est même suggéré de nous surveiller étroitement lorsque quelques uns d’entre nous réussissent dans l’investissement agricole. Les engrais que nous utilisons peuvent servir à la fabrication d’explosifs ?! Nous avions lancé quelques signaux de détresse qui n’ont malheureusement pas été interceptés à temps. Notre premier appel a été lancé quand on réclamait des visas à Chirac qui t’accompagnait à Bab El-Oued, on introduisait en ta présence un dossier éminemment politique; malheureusement, les têtes qui se disent pensantes n’ont rien compris comme toujours. Elles nous traitaient, ce jour-là, de nouveaux harkis. Bien sûr qu’on aime notre pays…c’est nous qui avons inventé « one, two, tree… », c’est encore nous qui nous drapions de l’emblème national. Nous chantons l’Algérie à la manière de Baaziz ou de Lotfi Double canon; ils sont pour nous ce qu’ont été Driassa ou Saïd Sayah pour vous. Pendant que nous n’étions encore qu’un peu plus de 300 candidats en 2005, on n’a pas fait attention à nous, jusqu’à ce que nos corps, en perdition, flottent sur l’eau. C’est à ce moment que notre cri de détresse devint audible. On s’intéresse à ceux que certains qualifient d’épiphénomènes qui sont, en fait, une véritable tragédie nationale et qui interpellent la société dans toute sa composante. On nous consacre une grande émission télévisuelle; l’effet obtenu fut à l’inverse de celui attendu. Le théâtre filmique du documentaire présenté dans l’émission fut le théâtre tragique de la disparition d’une dizaine de « harraga » presque en live. Le silence religieux qui devrait accompagner ce drame ne fut pas de mise. L’une des reporters interviewées sur le plateau a même avancé que « la harga est un phénomène de mode » pour certains ?! Alors qu’on terminait à peine d’enterrer le dernier des naufragés, au propre et au figuré, on rebalançait le soir même la même émission. Décidément, Ahmed, le jeune de Tiaret qui a tenté six fois la traversée, n’a pas réussi à convaincre. Il ne cherchait pas un travail, il cherchait décidément un fonds pour le faire « rouler » dit-il. Il ne faut surtout pas lui en vouloir, il n’a pas la culture du travail manuel, il a grandi avec l’économie de bazar et du trabendo. La vraie réponse a été donnée par son père, ancien de Sonatiba, qui sait plus que tout autre que la cause du désespoir est dans le débauchage de plus de deux mille ouvriers dans deux entreprises publiques. C’est quand même deux mille familles qui n’ont plus de revenus ou presque plus. Au bord des larmes, le jeune chômeur d’Oran, dont le père est invalidé par la maladie, avoue la tête basse que seule sa mère qui travaille, pourvoit aux besoins nutritionnels d’une couvée composée de dix membres. On lui demande quel est son niveau d’instruction, comme si on allait l’embaucher sur le champ. Et comme si un niveau d’instruction pouvait dire quelque chose quand des détenteurs de diplômes d’études supérieures subissent eux-mêmes les affres du désoeuvrement.

Le correspondant de la télévision en France n’a pas trouvé mieux que de montrer les antres où se cacheraient les « fauves » pour se dérober du regard de la Guardia ou des Carabinieri. Il en appelle au sens de l’honneur national et du patriotisme, etc., etc.; il ne ressent assurément pas ce que nous ressentons ! Quant au vieil émigré, apparemment en retraite, bénéficiant certainement de revenus en euros, il peut toujours gloser sur les conditions défavorables que vit l’émigration. Mais il ne nous dit pas pourquoi il n’est pas rentré définitivement au pays, lui qui n’a plus rien à faire là-bas ?

Et si on me posait la question : Que nous faut-il faire ?….je dirais simplement Sid Erraïs que la maison a été construite en fausse équerre, elle ne peut avoir, dans ce cas, que des travers. Rien n’est encore perdu si…

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Written by elharraga

24 avril 2008 à 6:17

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