Harraga – Harragas

Combien sont-ils ces harraga qui ont pris le large pour ne plus revenir ?

Harraga, la fureur de vivre jusqu’à en périr

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par Farouk Zahi

L’étymologie du mot harrag en arabe algérien veut dire celui qui brûle quelque chose, ou plus exactement « grille » quelque chose. Ainsi sommes-nous confrontés à un néologisme ; mais à bien y regarder, la pratique est aussi vieille que l’accession du pays à l’Indépendance.

Dans les sociétés dites modernes, on ne grille que le feu rouge de l’intersection, sous l’effet éthylique ou par bravade juvénile, l’entrée du stade ou du métro. Parmi les traits saillants de notre culture sociétale, la fraude, c’est son nom, est en passe de devenir un particularisme national. Récurrente, avec la conviction de normalité, la fraude a émaillé notre quotidien dans ses espaces politique, social, économique, culturel et cultuel. Rien n’y échappe. L’irrégularité, doux euphémisme que nous utiliserons dans le propos, est un fait de société communément admis par tous. Aussi loin que puisse aller la mémoire, le faux témoignage du moudjahid véreux, pour l’établissement d’une fausse attestation communale de participation à l’effort de guerre, pour la libération du pays, a sans nul doute était l’acte fondateur de toutes les mystifications futures. Qu’y avait-il de plus sacré que Dieu et la révolution ? On a abjuré tous les serments sacrés.

On dénonçait cette pratique hérétique, mais dès que les dividendes se matérialisèrent par l’obtention du poste de travail réservé aux moudjahidine et ayants droit, par la réduction des coûts locatifs et d’acquisition des biens de l’Etat, par l’exonération ou la réduction des droits de douanes et de taxes à l’importation de véhicules et autres biens d’équipement, tout le monde ou presque, s’est mis à la recherche de témoins historiques pour attester des sacrifices consentis par les uns et les autres, pour « la libération de la chère patrie, spoliée par 132 années de nuit coloniale ». Quant aux pensions d’invalidité, il ne leur sied que ce joyau du purisme emphatique de la langue d’Oumrou el Kaïs : « hadith oula haradj » (tu peux parler sans retenue). De complaisants médecins ont confirmé des prétendues séquelles, imputables à la lutte de Libération nationale, faisant ainsi octroyer, d’opulentes pensions viagères à des usurpateurs. C’est à ce moment précis, que naissaient les passeurs et les harraga ; ceci pour le domaine historico-politique.

Dans le domaine économique, elle s’est mue en contrebande puis en trabendo. Erigée en institution « réglementée », cette mamelle nourricière de tout notre voisinage géographique, a saigné l’économie nationale au point où elle « exportait » des produits soutenus, contre des pacotilles de bazar, souvent pour le plaisir de l’oeil ou du palais. Les années fastes du Programme anti-pénurie (PAP) ont nourri à satiété, les populations extra riveraines de nos 6.000 km de frontières. La frontière maritime, intègre jusque-là, s’ouvrait au troc (produits halieutiques contre pièces de rechange) pratiqué par des armateurs peu scrupuleux. Leur génie anticipait sur les accords de partenariat avec l’Union européenne. Les fonds de soutien aux patrons pêcheurs, grugés par des « pêcheurs » n’auront alimenté que la harraga dorée. Cette même frontière « exporte » présentement, des produits de consommation importés d’ailleurs. Une bonne partie de notre émigration, qui ne ramenait que du rebut, emporte avec elle plein de produits payés en monnaie locale. La perte de change est incommensurable. Même le soin médical est « exporté » depuis peu au Dinar, alors que ses intrants sont importés en Euro. Sur la terre ferme, le tracteur Cirta et l’agneau de Djelfa ont depuis longtemps traversé, le gros gruyère par sa multitude de trous. Le jerrican inventé pour contenir de l’eau, pue le carburant. Lahda, lait en poudre produit exclusivement pour notre pays, est consommé ailleurs. Afras défunte marque de cigarette a ouvert la voie aux Rym, qui ont pignon sur rue. Elles sont actuellement contrefaites dans les pays du Sahel, participant ainsi à l’échange d’expériences technologiques Sud-Sud. Quelle ristourne, le pays a-t-il perçu de cette activité extra frontalière florissante. Les risques encourus par cette pègre, ne dépassent généralement pas les quelques mois de détention ou l’amende. Le cannabis s’étant mis de la partie, il ne serait pas surprenant pour les services en charge de la sécurité économique, d’avoir affaire à des gangs armés.

La harraga sociale, a eu ses heures de gloire dès la promulgation de la Loi 81/02 de février 1981, portant cession des biens de l’Etat. Si l’acquisition était des plus légales, elle se singularisait souvent par l’irrégularité de la procédure. On jouait sur du velours quand il s’agissait de la valeur vénale du bien, sous-estimée et payée à tempérament. La maison de maître était bradée à des prix, qui n’auraient pas couvert la valeur de l’assiette sur laquelle, est érigée la belle demeure. Le décret présidentiel de 1976 portant cession de véhicules de service de l’administration, bien avant la curée précitée, n’a fait que des heureux. Dès l’obtention de la décision de cession au prix minimisé, on enclenchait la remise à neuf du produit de l’achat aux frais de la communauté. Le législateur avait pensé épargner le parc automobile administratif de toutes les convoitises, rien n’y fit. Des harraga transgressaient une fois encore la loi.

Le secteur de l’Enseignement supérieur, a été pendant longtemps pourvoyeur de harraga. Les examens spéciaux d’accès à l’université, organisés pour des personnes d’un niveau plus qu’élémentaire, ouvraient les voies royales de la promotion socio-professionnelle. Des « étudiants » occupant des fonctions de l’Etat ou du Parti se faisaient ramener aux cours « importants » par le chauffeur du service. Les enseignants n’étaient pas très regardants sur les évaluations périodiques et sur les résultats de fin de cycle. Passeurs et harraga, jouaient chacun, un rôle mutuellement bien assimilé. Quant à la culture, d’authentiques artistes ont végété à l’ombre de cérémonies locales occasionnelles pendant que des harraga culturels, faisaient plusieurs fois le tour du monde, pour se voir confier des missions de gestion, après de bons et loyaux services. Le segment cultuel n’est pas épargné, des talebs coraniques, devenaient par on ne sait quel miracle de vénérables muphtis. La harga est observée chez ces fonctionnaires, qui font immanquablement chaque année, partie de la mission officielle de pèlerinage, pour motif de connaissances avérées des Lieux Saints de l’Islam. Certains imams accomplissent le hadj par procuration de personnes invalides ou pour des personnes disparues, aux frais des commanditaires. Après cette énumération de cas d’espèces de harga, non exhaustive, ne serait-il pas légitime de se poser la question sur les raisons, quelquefois mortelles, qui poussent nos jeunes à prendre le large ? Qu’avons-nous pas fait pour ces 1.500 jeunes, recensés entre janvier et août de l’année en cours, pour qu’ils se livrent corps et âme aux périls de la mer ? Ce délit puni par la loi, ne devrait pénaliser que le passeur, tout comme le dealer ou le proxénète, qui s’autorisent contre forte rétribution financière, à livrer leurs victimes expiatoires à tous les risques. Le passeur pris en flagrant délit, ne risque de payer que par la contrainte de corps, sa victime payera le plus souvent de sa vie. Consentir ce suprême sacrifice ne peut relever, que d’une vision idéalisée à l’extrême, générée par une détresse que notre myopie n’a pas su cerner, dans toute sa dimension tragique. Repêchés miraculeusement, ils ne cachent pas leur volonté de reprendre le large. Ne sommes-nous pas à la veille d’une révolte gandhienne ? Avons-nous prémuni nos enfants, du chant des sirènes de ce nouvel El Dorado européen ? Slimane Azem et Dahmane El Harrachi, qui ont chanté la nostalgie du terroir et les affres de l’exode, auront-ils prêché dans le désert ? Les temps ont bien changé et nous avec…

Kamel Bouchama interviewé sur la situation de notre jeunesse, a dit en substance : « Notre politique en direction des jeunes a failli… ils ont été livrés à d’ostentatoires comportements obséquieux ! ». Il ne croyait pas si bien dire, quand certains services de l’ANSEJ, bureaucratisés au niveau du chef-lieu de wilaya, avec des jours de réception bien arrêtés, sans sièges ni salles d’attente, distribuent des contrats de travail de pré-emploi avec parcimonie, teintée parfois de suffisance outrancière. Ceci n’est pas sans rappeler étrangement les bons d’alimentation, délivrés aux temps des conflits armés. Une bonne partie meurtrie et humiliée s’en retournera chez elle, pour revenir un autre jour, au lendemain d’une hypothétique ouverture de postes. Même après l’obtention victorieuse d’un poste de travail précaire et révocable, l’humiliation n’est pas oubliée pour autant, elle est encore vivace chez ce jeune ingénieur en métrologie employé comme gardien dans un hôpital. Il est chargé de lever et baisser la barrière d’accès à l’établissement. La galère des élèves mis en apprentissage au niveau de certaines institutions, n’est pas faite pour les mener à bon port. Chargés eux-mêmes de prospecter le terrain de stage et de trouver un encadreur, ils se retrouvent seuls à naviguer. Leur institution de formation, invisible pour être virtuelle les livre, sans coup férir, aux aléas des abus professionnels ou autre dérive. Un des responsables d’un grand quotidien arabophone qui, au lendemain des attentats du 11 avril, glosait sur un plateau de télévision, au sujet de la prise en charge des jeunes par son canard, n’a pas trouvé mieux que de confiner un jeune stagiaire dans le parking de la maison de la presse, en dépit de l’engagement signé mutuellement avec l’établissement pédagogique. La grandiloquence du discours développé est souvent, en totale contradiction avec l’amer vécu des jeunes.

Quand il est demandé aux jeunes promoteurs de contractualiser un prêt auprès d’une banque et détenir 20 % du montant du prêt accordé, il n’y pas lieu de pavoiser. Seuls les casse-cous, s’y aventureront ou ceux dont l’aisance financière des parents est là, pour parer aux éventuels déboires. Si le chômage des jeunes est délocalisé en périurbain et rural, l’organisme en charge de le résorber est hyper centralisé au niveau du chef-lieu. Ne disposant pas de représentation communale, cette structure gagnerait, en symbiose avec l’ANEM, à envisager un service itinérant à l’effet de rallier le plus grand nombre de jeunes sans emploi. Ce qui paraît évident pour certains, ne l’est pas pour d’autres. Imaginons un peu, le désarroi de ce jeune issu de la zone rurale, s’aventurant à aller à la recherche du service chargé de l’encadrer dans une ville grouillante, qu’il n’a visitée qu’une ou deux fois dans sa vie, avec le peu de chance de pouvoir régler son problème le jour même. D’actualité, la campagne électorale de certains partis a fait des harraga, son cheval de bataille. De grâce, arrêtons la surenchère ! Ce drame national devrait être accompagné d’un silence religieux…

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Written by elharraga

15 novembre 2007 à 6:55

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