Harraga – Harragas

Combien sont-ils ces harraga qui ont pris le large pour ne plus revenir ?

Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga, jeunesse et désespérance (2e partie)

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Les familles sont nombreuses ; filles et garçons n’ont pas d’intimité pour des raisons de promiscuité dans les logements.

Les frustrations sont permanentes et les parents, débordés, n’arrivent plus à exercer le contrôle et l’autorité sur des enfants qui passent la majeure partie de leur temps dans la rue. Les tentations sont multiples. Les conduites toxicomaniaques constituent souvent les seuls moments d’évasion, en groupe. Haschich, alcool, psychotropes, solvants de peintures, etc. sont utilisés même par les plus jeunes, pour trouver le bien-être et le bonheur, aussi fugaces soient-ils. Ces jeunes se révoltent quelquefois contre la société et deviennent violents. Des conduites antisociales sont alors observées et l’abus de substances illicites (de stupéfiants) inscrit le sujet, qui est progressivement marginalisé, dans une logique à la fois d’autodestruction et de transgression des interdits sociaux. Nous y reviendrons. Parce que le suicide est aussi le résultat de la conjonction des problèmes de la vie, il n’est pas considéré comme faisant partie d’une histoire individuelle. Durkheim, qui a défendu cette idée, a dit que « … le suicide n’est pas un phénomène individuel relevant d’un choix… il doit être considéré comme un fait social ». Le passage à l’acte suicidaire solitaire et individuel, causé ou précipité par des considérations sociales, financières ou par le chômage, est aussi le fait d’individus plus âgés. Dans notre pays, le monde du travail vit dans l’incertitude. Des centaines d’usines ont été fermées par l’administration pour non conformité aux normes de gestion imposées par les institutions internationales, FMI ou OMC. Des milliers de pères de familles ont perdu leur emploi et vivent dans la crainte du lendemain, mais très nombreux sont ceux qui sont au chômage depuis toujours. De plus, ces pères de familles sont particulièrement exposés, socialement, à l’ambition et à la réussite. Ils doivent, dans ces conditions, subir la vie au quotidien. Ils n’ont pas ou plus de pouvoir d’achat et ne peuvent pas nourrir leur famille dignement sans avoir, tous les matins, le sentiment que la vie va à nouveau les humilier. Ils ont l’obligation du résultat, et l’échec professionnel ou familial signifie pour eux échec social. La honte et le déshonneur qui en résultent amènent quelquefois ces sujets à mettre fin à leurs jours. L’alcoolisme est souvent observé dans ces cas. Exutoire au début, il devient progressivement un équivalent suicidaire qui vient compliquer les choses et qui peut, en définitive, favoriser l’émergence du désir de mort et pousser au passage à l’acte. Le sujet de sexe féminin est moins exposé socialement à l’échec. C’est sans doute à cause de cela que le suicide y est moins fréquent (deux à trois hommes pour une femme). Les tentatives de suicides sont, toutefois, plus nombreuses et le ratio hommes/femmes est inverse (trois femmes pour un homme). Il est semblable à celui rapporté dans les données internationales. Ici, le geste suicidaire n’a pas valeur de désir de mort. Il concerne essentiellement les jeunes filles et est témoin d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer. Les conduites toxicomaniaques, qui sont de plus en plus nombreuses chez les jeunes filles, sont une révolte déguisée contre une société qu’elles considèrent fermée et contre des conditions sociales qu’elles jugent restrictives de leur liberté.

2- La toxicomanie ou la pharmaco-dépendance

Le suicide et la toxicomanie se côtoient et sont deux pendants du mal-être généré par les difficultés quotidiennes des citoyens. Les conduites toxicomaniaques (ou conduites addictives) compliquent bien sûr la vie des sujets et précipitent souvent, nous le remarquions dans notre propos, le passage à l’acte suicidaire. L’individu, qui ne peut plus assumer la précarité de sa condition, « refuse de vivre socialement ». La conduite toxicomaniaque constitue dans un premier temps, pour le sujet, une alternative au passage à l’acte suicidaire. Le sujet est physiquement présent, il n’est pas mort. Au plan social, il est exclu, marginal. Il n’existe plus. Il s’agit de situations régulièrement rencontrées par les praticiens de terrain, en particulier s’agissant des alcooliques. Le résultat de l’intoxication chronique à l’alcool est lamentable. La déchéance et l’indignité dans lesquelles l’alcool plonge l’« alcoolique » sont fatales pour son avenir psychologique, mais aussi social et familial. Le sujet le sait bien, mais il ne peut rien y faire. Il dit lui-même qu’il ne vit plus. L’abus de substances toxiques est par certains aspects un équivalent suicidaire, même si une première lecture de cette conduite peut témoigner de la recherche d’un plaisir impossible sans la substance. La consommation de drogues reste avant tout une transgression des interdits sociaux. Au-delà de l’agression volontaire à laquelle le sujet soumet sa santé et qui peut s’avérer être l’équivalent d’un suicide physique, la conduite d’intoxication aux drogues constitue assurément une forme de suicide social. Comme le suicide, le phénomène de la toxicomanie a fait brutalement irruption dans le débat social. Cependant, aucun diagnostic précis n’est fait et les pouvoirs publics semblent tétanisés par cet autre fléau qui est, et c’est une certitude, en constante augmentation. La drogue est dans nos quartiers, devant ou dans nos écoles, dans la société. C’est inquiétant. Mais ce qui l’est le plus encore, c’est le fait qu’un nombre important de jeunes consomment de temps en temps, occasionnellement, nous dit-on, ces substances. « C’est normal, c’est banal, c’est dans les mœurs ( ?). » Les parents le découvrent souvent à leurs dépens et trop tard. Les sujets qui consultent parce qu’ils « veulent arrêter de se droguer » sont de plus en plus nombreux. Sont plus nombreux encore, ceux qui viennent chez le médecin pour « renouveler leur ordonnance ». Ces derniers ne veulent pas arrêter. Ce sont ceux qui posent le plus de problèmes, car ils sont consommateurs et pourvoyeurs des substances psychotropes. Ils peuvent souvent compter sur la complaisance de certains médecins et pharmaciens. Un grand nombre des toxicomanes décompensent. Ils développent des troubles psychiques graves, notamment des pharmaco-psychoses, suite à la consommation de substances psychotropes et plus particulièrement du cannabis (le haschich). Le voyage dans la psychose est, chez les plus jeunes et les plus fragiles, souvent sans retour. La psychose chronique, la schizophrénie, est souvent au bout de ce voyage. C’est aujourd’hui une certitude. Toutes les publications scientifiques sont unanimes pour affirmer le rôle du cannabis dans l’éclosion, chez un grand nombre de sujets, de la schizophrénie. Nous connaissons le coût social et les retombées de cette maladie sur l’individu, les familles et la société. Cela devrait suffire à alerter les parents mais aussi les pouvoirs publics. La presse a, à l’occasion de l’année internationale de la lutte contre les pharmaco-dépendances, largement fait état, cette année, de ce phénomène. C’est ainsi que nous avons appris que des champs de cannabis sont découverts dans nos campagnes et que des plantations de pavot ont été détruites dans le sud du pays. Nous apprenons aussi, par les services de police, que des milliers de comprimés de psychotropes et des centaines de kilogrammes de résine de cannabis sont régulièrement interceptés et détruits. Concernant les victimes de ce fléau, nous n’avons malheureusement aucune donnée épidémiologique. Les seules informations que nous avons à notre disposition, nous arrivent, par le biais de la presse ou des services de sécurité. Quels types de substances fleurissent sur le marché ? Nous savons que le haschich et les médicaments psychotropes occupent les étals, nous connaissons aussi l’usage des substances volatiles comme les solvants de colle et de peinture. Concernant les drogues dites « dures », l’héroïne et les dérivés, les drogues de synthèse à base notamment d’amphétamines, les praticiens de terrain que nous sommes, n’avons aucune information exacte à ce sujet. Nous pensons pourtant qu’il n’y a aucune raison pour que ce type de substances ne soit pas en circulation dans notre pays. La situation géographique de l’Algérie en fait un espace privilégié pour le transit de ces drogues, et pourquoi pas pour la consommation locale. Les échanges réguliers de notre émigration avec le pays d’origine constituent aussi, accessoirement il est vrai, un élément qui doit être pris en considération dans le risque d’introduction des drogues dites dures dans cette rive de la méditerranée. La législation concernant le commerce et le trafic de drogues a été durcie. C’est tant mieux. Est-ce, cependant, suffisant pour prévenir les dégâts qu’occasionne ce fléau ? Sans doute non. Et cela est vrai tant en ce qui concerne l’efficacité de la répression, que la prise en charge de ce problème de santé publique. Concernant ce deuxième aspect du problème, un certain nombre d’actions ont déjà été initiées. Elles sont largement insuffisantes. Deux organismes ont l’ambition de lutter contre les toxicomanies. Le comité de lutte contre la toxicomanie, qui dépend du ministère de la santé et l’office national de lutte contre la toxicomanie, dépend du chef du gouvernement. Pourquoi un tel bicéphalisme ? Nous n’en savons rien. Ces organismes célèbrent chaque année la journée mondiale de lutte contre la toxicomanie et organisent quelquefois des journées d’information destinées au public médical. Sur le terrain, il existe actuellement deux centres de cures pour « désintoxiquer » les sujets pharmaco-dépendants, un à Blida-Frantz Fanon et un à Oran- Sidi Chami. Il y a aussi quelques centres intermédiaires de soutien aux toxicomanes disséminés sur le territoire national. Quelques centres d’écoute, résultats d’initiatives citoyennes, sont présents dans quelques grandes villes. Tout cela reste insuffisant. Dans le nouveau programme du gouvernement, il est prévu la réalisation de quinze grands centres de désintoxication et de cinquante trois centres intermédiaires de prise en charge des toxicomanes. Ce sont là des actions en aval. Elles ont le mérite d’être mises en projet. Mais dans ce programme, il n’est, à aucun moment, fait allusion à une politique intégrée de lutte contre la toxicomanie. Peut-on, en effet, agir si un vrai diagnostic de la situation n’est pas fait ? Quelles actions sont prévues en amont ? Quelle place est réservée à la prévention et quelle stratégie doit être mise en place pour lutter notamment contre les facteurs qui concourent à asseoir le lit de la toxicomanie. Le chômage, l’oisiveté, l’absence de loisirs, la promiscuité dans les logements. Quel programme pour mettre fin à la « la malvie… » des algériens. Le ministère de la santé ne peut, à lui seul, résoudre ce problème. Les ministères de la jeunesse, de la culture, du travail, de l’Education, de la solidarité, etc. doivent y être impliqués. Ils ont, comme le ministère de la justice, de l’intérieur et de la santé, un rôle important à jouer. Un observatoire permanent pour les toxicomanies pourrait constituer l’organisme autour duquel vont venir se cristalliser toutes les actions à mener, d’audit, de prévention et de prise en charge, et dans lequel pourraient s’additionner les actions des différents ministères concernés.

3- Les émeutes :

La révolte contre la communauté s’exprime d’autres fois par des manifestations de violence collective, à l’instar des émeutes et autres explosions sociales qui éclatent ici ou là à travers tout le pays. La presse en rapporte tous les jours. Une distribution de logements dans une commune, une coupure ou plus souvent une pénurie d’eau, une route mal ou non faite, etc. Tout est prétexte, aujourd’hui, à descendre dans la rue et à manifester. Les citoyens, qui ont la conviction d’avoir été oubliés par les pouvoirs publics, espèrent que cette démarche collective est le rapport de force qui apportera une réponse à leurs revendications. Bien sûr, cela fait désordre et les pouvoirs publics, sans doute plus à tort qu’à raison, réagissent par la répression pour faire valoir l’ordre institutionnel. Les affrontements avec les services de sécurité sont la règle dans ces cas. Le sentiment de frustration s’aggrave toujours et la violence de l’émeute prend des proportions encore plus grandes. Les jeunes émeutiers, car il s’agit toujours de sujets jeunes, et les services de sécurité deviennent des belligérants presque naturels. L’Etat est vécu comme un persécuteur contre lequel il faut se défendre. L’absence d’une vraie organisation de la société, à même de canaliser la protestation, permet l’agitation et facilite les manipulations. La paix sociale peut s’en trouver menacée. De nombreux Etats, nous pensons notamment aux démocraties occidentales, ne sont plus confrontés à de telles manifestations de violence depuis des années. Leur modèle de gouvernance et de gestion des affaires de l’Etat en est certainement la raison. L’exercice de la démocratie et de la liberté qu’ont les citoyens de s’associer et de s’organiser librement pour gérer les affaires de la cité, pour agir sur l’environnement social et physique, est un des aspects de cette bonne gouvernance. En effet, l’exercice du libre arbitre permet à l’individu de prendre conscience qu’il a la possibilité de choisir et de contrôler son destin. Or, la souffrance vient du sentiment de la perte du contrôle, du sentiment de ne pas avoir une emprise sur les événements. Cette dernière, la souffrance, se répercute non seulement sur tous les pans de la vie du sujet, sur sa personne d’abord, mais aussi sur ses relations à sa famille, à son travail, à la cité, etc. Bien sûr, ces conséquences sont visibles plus globalement non seulement sur l’économie du pays, mais aussi sur la paix sociale et, en corollaire, sur la vie politique qui est alors dans l’instabilité. Aurions-nous vécu la tragédie de ces quinze dernières années si les citoyens algériens avaient eu la possibilité de décider pour leur destin ? Sans doute, non. Les organisations et associations de la société civile permettent de renforcer les liens entre les individus et d’abaisser les tensions à l’intérieur de la communauté. Les conflits sont amortis et l’expression de la violence est réduite. Des valeurs de solidarité et d’entraide se construisent, tandis que des interdits se structurent et balisent les limites que chacun doit respecter. Le soutien social s’élargit de la famille vers le voisin, le quartier, la cité, le milieu du travail, la corporation, etc. La solidarité et le partage réduisent la souffrance et la détresse générées par les tracas quotidiens et participent à la mise en place de l’ordre et de la paix sociale. La violence terroriste et les dérives qu’elle a engendrées n’auraient pas existé dans ce cas, et beaucoup de jeunes gens ne seraient pas montés dans les maquis algériens ou n’auraient pas été grossir ceux d’Afghanistan ou d’Irak. Il est vrai que cette vision des choses n’explique pas à elle seule le phénomène du terrorisme. D’autres facteurs aussi importants entrent en ligne de compte. Mais là n’est pas le but de notre propos. Il est bien évident que la paix sociale est l’affaire de la communauté, de tous, de chacun de nous et de notre capacité à nous organiser, à nous associer. C’est aussi l’affaire des hommes politiques et de l’Etat. Mais une société bien organisée est aussi un contre-pouvoir…Les explosions de violence sont une forme de réponse collective à la détresse de l’individu, lorsque la collectivité se reconnaît dans la détresse de chacun. Les émeutes du « printemps noir de Kabylie », qui ont duré plusieurs mois, en sont un exemple concret. Il est indispensable de rappeler que ces émeutes, qui ont opposé les jeunes de cette région du pays aux gendarmes, ont fait 124 morts et plus de deux mille blessés avec de lourds handicaps. Tous des jeunes gens qui ont affronté avec leurs poitrines nues, les forces de l’ordre. Ces comportements extrêmes, qui ont mis en danger la vie des sujets, pourraient être considérés, et nous n’hésitons pas un instant à évoquer cette hypothèse, comme des comportements ou des équivalents suicidaires.

(A suivre)

L’auteur est : Psychiatre, député RCD

Docteur Boudarène

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Written by elharraga

30 septembre 2007 à 4:04

Une Réponse

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  1. et le suiside maquier du 30 mars que dirier vous à ce sujet.

    almodovar

    16 avril 2008 at 11:11


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