Harraga – Harragas

Combien sont-ils ces harraga qui ont pris le large pour ne plus revenir ?

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Des harraga racontent

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Ils sont nombreux à être candidats à l’émigration clandestine

Le 7 janvier 2007 au matin, une semaine tout juste après la grande vague du lundi 31 décembre 2006 qui a vu partir ensemble une trentaine d’embarcations et plus d’une centaine de harraga de Sidi Salem (Annaba), une bande de sept copains de la cité FLN à El Kala, d’une moyenne d’âge de 25 ans, disparaissent à leur tour.

Deux embarcations aussi n’ont pas été retrouvées et la Marine qui a déclenché des recherches ne retrouvera qu’une barque vide. Pas de doute « hargou » – ils ont grillé les frontières. Alors qu’elle était d’huile la veille, la mer devient grosse et menaçante ce jour-là, ce n’est pas bon signe. « Elle les a appelés (la mer), ils sont perdus. Sept d’un coup, c’est une malédiction. » A El Kala, on se tiendra le ventre jusqu’au coup de fil qui annoncera qu’ils ont réussi à toucher sains et saufs les côtes de la Sardaigne. Quelques mois plus tard, deux d’entre eux sont de retour au pays. « Elles (les autorités italiennes) nous ont rapatriés car elles ont découvert que nous étions Algériens, les autres sont passés en France et ils ont trouvé du boulot bien payé sur la côte d’Azur. » Djallel Aïsssani, 26 ans, était et il est redevenu entraîneur de karaté. Sans emploi fixe. Avant cela, il a été engagé dans la Garde républicaine avant qu’une querelle de jeunesse ne le rattrape et le jette dans les bras du chômage à cause d’une mention sur son casier judiciaire. La bande de copains traîne dans la cité, dans la campagne environnante ou au bord de la mer, quelques petits boulots de ci de là, le port, la pêche, mais rien d’assez solide pour « devenir un homme à part entière, c’est-à-dire fonder une famille et subvenir dignement à ses besoins ». Les années passent et le travail ne vient pas. « C’est toujours pour les fils et les filles de privilégiés du système ou ceux qui ont amassé des fortunes en un clin d’œil, les seigneurs de l’Algérie et leurs ‘’brosseurs’’. L’injustice et l’oppression étaient devenues flagrantes et patentes. »

« La sardaigne n’est qu’à 140 miles »
« L’espérance d’une opportunité ici nous usait plus que l’âge qui avançait. Lorsque nous avons appris que des dizaines de harraga ont pris ensemble la mer à Sidi Salem dans la nuit du 31 décembre (2006), l’idée de faire de même nous a traversé l’esprit alors que nous étions comme tous les soirs attablés au café à nous morfondre. Nous sommes allés au cybercafé d’à-côté pour chercher la Sardaigne sur les cartes. Nous nous sommes aperçus que seulement 140 miles (260 km) nous en séparait et comme nous avions l’expérience de la mer pour naviguer, c’était tout à fait dans nos possibilités. » La décision finale arrêtée et pris le serment de ne rien dévoiler, l’entreprise est préparée dans la plus grande discrétion. « Nous craignions surtout les gens qui nous veulent du bien, comme nos parents ou nos amis, qui auraient pu faire capoter notre projet pour nos empêcher de prendre le risque de se perdre en mer. » Quatre jours ont suffi pour les préparatifs. En fait, pas grand-chose. Les embarcations, des barques de moins de 6 mètres, des moteurs hors-bord de 30 chevaux et 15 jerricans de 20 litres. Des dattes, de l’eau et des vêtements neufs. « La date de notre départ a été arrêtée parce qu’une météo était annoncée favorable de ce côté-ci de la Méditerranée. Il nous a fallu cinq heures, de 21h à 2h, pour acheminer sans nous faire repérer le matériel vers le lieu d’embarquement. » A la demande de nos interlocuteurs, nous ne préciserons pas et escamoterons quelques détails sur les préparatifs pour ne pas les exposer à être reconnus coupables de délits mineurs. Vers 2h du matin, la bande de copains prend la mer. Ils s’éloignent silencieusement des côtes et laissent derrière eux les lumières d’El Kala. Bien que ce soit le mois de janvier, la mer est calme et la nuit est douce. « C’était un signe encourageant après plusieurs jours d’appréhension, et l’ambiance était plutôt à la détente et à la plaisanterie. Nous étions enfin partis sans encombre, la suite, mourir et survivre était à la grâce de Dieu. La mort ensemble ne nous effrayait plus et la provoquer nous rendait plus forts, plus dignes. » A 40 miles (75 km) de nos côtes, la mer change subitement. Les étoiles disparaissent derrière de gros nuages visibles malgré l’obscurité de la nuit, le vent se lève et la houle creuse des vagues de plus en plus hautes. Les ennuis commencent. « C’était la limite de la météo algérienne et nous n’avions pas pris la précaution de regarder celle des Italiens », plaisante Djallel. « Cette nuit là, par quatre fois nous avons failli chavirer malgré toute notre expérience. Qu’à cela ne tienne ! Pas question de faire demi-tour. Le point de non retour fixé à 70 miles (130 km) par la réserve de carburant était encore loin. C’était arriver ou mourir. » Le jour qui se lève dévoile des nuages sombres et bas. La journée sera sans lumière et la visibilité très mauvaise. La mer est toujours très agitée et le vent changeant. L’embarcation progresse difficilement et ses occupants commencent à craindre une surconsommation de carburant ou une panne de moteur. Dans les deux cas, c’est la dérive, le mauvais coup du destin. « Nous croisons des bateaux gigantesques, il y en a eu des dizaines. Dès que nous en approchons, nous nous mettons en panne et restons à bonne distance pour ne pas prendre le risque d’être renversés par leurs remous. Si la traversée a pris plus de 15 heures, c’est parce qu’il a fallu céder le passage à des dizaines de ces mastodontes. » Lorsqu’on va d’El Kala vers la Sardaigne, le cap est plein Nord. Dériver de quelques degrés, c’est inévitablement rater l’île qui est pourtant aussi grande que tout le nord-est, mais allongée dans le mauvais sens pour nos aventuriers. « Vers les 80 miles (150 km), il est 12h et nous avons consommé plus de la moitié de notre carburant. Logiquement nous devrions être sur la fin du voyage. Nous commençons à avoir quelques doutes bien que le cap ait été l’objet d’une vigilante attention. Les tortues de mer, les dauphins et les marsouins qui sont nos compagnons de route nous distraient un peu, mais l’inquiétude va crescendo. C’est à ce moment qu’intervient la panne de moteur que nous craignons par-dessus tout. Mais là encore, notre expérience va nous être d’un grand secours. En plus de savoir apprécier le temps et la distance de la dérive pendant l’arrêt, il faut aussi savoir comment fonctionne un hors-bord. La panne légère est vite réparée. Nous l’avons échappé belle. Nous repartons le ventre serré. »

Inquiétudes
Le niveau des réserves de carburant baisse, et l’horizon, bouché par le mauvais temps et la houle, fuit devant la petite barque qui avance péniblement dans les flots. Vers 15h, les occupants sont de plus en plus persuadés qu’ils ont dérivé. Ils risquent maintenant d’épuiser toutes leurs réserves sans toucher la terre et de partir à la dérive. Lorsque vers 115 miles (215 km), Djallel reconnaît le cri d’un goéland. On le cherche dans le ciel pour s’en assurer et on le trouve sous les nuages quelques centaines de mètres plus loin. Pour la petite troupe marine, la terre n’est plus loin. Encore quelques brassées et deux voiliers débouchent à l’horizon. Et puis, une masse plus sombre se détache au-dessus de l’eau et grossit à mesure qu’on s’en approche : la Sardaigne ? « Absolument, nous dit encore Djallel, cela ne faisait pas de doute, car exactement où nous l’avions prévu. Cela ne pouvait pas être autre chose. » « Nous nous approchons d’une petite plage. Nous décidons d’envoyer toutes nos affaires par le fond pour ne pas être repérés. Bateau, moteur, tout sauf nos vêtements neufs et un jerrican d’essence – il en est resté deux – pour faire un feu sur la plage et sécher nos vêtements, car nous avons dû finir à la nage cette grande traversée. Nous étions incroyablement heureux comme jamais avant cela. Et la première chose que nous avons faite en Sardaigne, c’est de téléphoner au pays pour annoncer la nouvelle plus que pour rassurer nos proches. Il y avait du champ d’un réseau de chez nous. Il était 17h. » La bande de copains escalade la petite falaise qui surplombe la plage. Au-dessus, c’est désert et il fait peu froid. Ils décident de faire le feu et de sécher leurs vêtements. Ils n’en auront pas le temps. En quelques minutes, sortis d’on ne sait où, ils sont encerclés par des éléments de la marine, de la police et des Carabiniers. Deux hélicoptères tournoient dans les airs pendant qu’ils sont mis en joue. Deux d’entre-eux n’auront même pas le temps de détruire leurs papiers. Ils sont embarqués dans des voitures tout-terrain. Huit en tout, ce qui fait deux harraga par voiture s’il vous plaît et emmenés avec beaucoup d’égards, précisent-ils, chez le médecin de la localité. Notre interlocuteur ne saura pas nous dire à quel endroit ils sont touché terre. Après le médecin, ils sont conduits en cellule toujours deux par deux. Le lendemain vers 15h, ils sont conduits à l’aéroport de Gagliari et de là à l’aéroport de Rome où ils sont séparés. Ils se perdent de vue. Ceux qui n’ont pas de papiers sont remis en liberté avec la consigne de ne pas rester sur le territoire italien plus de 6 jours, Djallel et son compère, pris avec leurs passeports, sont conduits dans le centre de transit de Catane en Sicile. Ils y passeront, sans en sortir une seule fois, deux mois, le temps d’une enquête, semble-t-il. Ils sont à trois par chambre « comme des nababs », blanchis et nourris, et avec une foule d’activités. Il y a surtout des Maghrébins et des Egyptiens. « Ce qui nous a le plus marqué là-bas, ce sont les égards dont nous étions l’objet de la part du personnel. Beaucoup de respect. Pas un mot de travers, la politesse dans chaque phrase et nos droits qu’on nous rappelle à tout moment. Jamais notre dignité n’a été touchée. Nous avons pu apprécier la distance qui les sépare avec les nôtres. Elle est incommensurable. Chez nous, on avilit rien que pour une contravention. » Au terme des deux mois, on nous a informés que nous quittions le centre. Nous avons repris l’avion de Catane à Rome assez tôt le matin, et comme l’avion d’Alger ne décollait que dans l’après-midi, nos policiers accompagnateurs nous ont proposés et offert une promenade dans Rome et qui étaient heureux que nous ayons pu apprendre quelques bribes d’italien pendant notre séjour. A Alger, vers 18h, nous avons renoué avec les services de sécurité de chez nous. Interrogatoires, PV, empreintes, puis remise en liberté dans Alger la nuit sans rien. « Roma oulla houma », nous dit Djallel, qui ne cache pas qu’il recommencera dès que l’occasion se présentera. « Je n’ai pas envie de passer le restant de ma vie dans une prison, car ce pays est une prison. Je reviendrai pour fonder une famille dès que j’aurai de quoi lancer un projet ici. D’ailleurs, nous avons convenu de ne partir que pour dix ans. Il y en a qui veulent faire leur vie là-bas, mais la majorité compte retourner au pays si cela s’arrange un peu, c’est-à-dire moins de hogra. » Depuis Djallel, d’autres harraga d’El Kala sont revenus. Le dernier, il y a moins d’une dizaine de jours. Il fait partie de ce groupe de 19 jeunes partis le 15 août avec deux embarcations. « Pas de chance. Avec les copains, on a pu s’échapper d’un centre de transit et rejoindre la France. Moi, j’ai bossé comme plongeur dans un bar-restaurant à Paris et je me suis fait prendre dans un contrôle pendant que j’allais au boulot, mais je repars dès que je réunirai la somme pour la place. Yakoulni El hout ou mayakoulnich eddoud » (littéralement : je préfère me faire bouffer par les poissons que par les vers, mais cela veut dire mourir en mer que pourrir ici).

Slim Sadki

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Written by elharraga

30 septembre 2007 at 4:47

Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga, jeunesse et désespérance (2e partie)

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Les familles sont nombreuses ; filles et garçons n’ont pas d’intimité pour des raisons de promiscuité dans les logements.

Les frustrations sont permanentes et les parents, débordés, n’arrivent plus à exercer le contrôle et l’autorité sur des enfants qui passent la majeure partie de leur temps dans la rue. Les tentations sont multiples. Les conduites toxicomaniaques constituent souvent les seuls moments d’évasion, en groupe. Haschich, alcool, psychotropes, solvants de peintures, etc. sont utilisés même par les plus jeunes, pour trouver le bien-être et le bonheur, aussi fugaces soient-ils. Ces jeunes se révoltent quelquefois contre la société et deviennent violents. Des conduites antisociales sont alors observées et l’abus de substances illicites (de stupéfiants) inscrit le sujet, qui est progressivement marginalisé, dans une logique à la fois d’autodestruction et de transgression des interdits sociaux. Nous y reviendrons. Parce que le suicide est aussi le résultat de la conjonction des problèmes de la vie, il n’est pas considéré comme faisant partie d’une histoire individuelle. Durkheim, qui a défendu cette idée, a dit que « … le suicide n’est pas un phénomène individuel relevant d’un choix… il doit être considéré comme un fait social ». Le passage à l’acte suicidaire solitaire et individuel, causé ou précipité par des considérations sociales, financières ou par le chômage, est aussi le fait d’individus plus âgés. Dans notre pays, le monde du travail vit dans l’incertitude. Des centaines d’usines ont été fermées par l’administration pour non conformité aux normes de gestion imposées par les institutions internationales, FMI ou OMC. Des milliers de pères de familles ont perdu leur emploi et vivent dans la crainte du lendemain, mais très nombreux sont ceux qui sont au chômage depuis toujours. De plus, ces pères de familles sont particulièrement exposés, socialement, à l’ambition et à la réussite. Ils doivent, dans ces conditions, subir la vie au quotidien. Ils n’ont pas ou plus de pouvoir d’achat et ne peuvent pas nourrir leur famille dignement sans avoir, tous les matins, le sentiment que la vie va à nouveau les humilier. Ils ont l’obligation du résultat, et l’échec professionnel ou familial signifie pour eux échec social. La honte et le déshonneur qui en résultent amènent quelquefois ces sujets à mettre fin à leurs jours. L’alcoolisme est souvent observé dans ces cas. Exutoire au début, il devient progressivement un équivalent suicidaire qui vient compliquer les choses et qui peut, en définitive, favoriser l’émergence du désir de mort et pousser au passage à l’acte. Le sujet de sexe féminin est moins exposé socialement à l’échec. C’est sans doute à cause de cela que le suicide y est moins fréquent (deux à trois hommes pour une femme). Les tentatives de suicides sont, toutefois, plus nombreuses et le ratio hommes/femmes est inverse (trois femmes pour un homme). Il est semblable à celui rapporté dans les données internationales. Ici, le geste suicidaire n’a pas valeur de désir de mort. Il concerne essentiellement les jeunes filles et est témoin d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer. Les conduites toxicomaniaques, qui sont de plus en plus nombreuses chez les jeunes filles, sont une révolte déguisée contre une société qu’elles considèrent fermée et contre des conditions sociales qu’elles jugent restrictives de leur liberté.

2- La toxicomanie ou la pharmaco-dépendance

Le suicide et la toxicomanie se côtoient et sont deux pendants du mal-être généré par les difficultés quotidiennes des citoyens. Les conduites toxicomaniaques (ou conduites addictives) compliquent bien sûr la vie des sujets et précipitent souvent, nous le remarquions dans notre propos, le passage à l’acte suicidaire. L’individu, qui ne peut plus assumer la précarité de sa condition, « refuse de vivre socialement ». La conduite toxicomaniaque constitue dans un premier temps, pour le sujet, une alternative au passage à l’acte suicidaire. Le sujet est physiquement présent, il n’est pas mort. Au plan social, il est exclu, marginal. Il n’existe plus. Il s’agit de situations régulièrement rencontrées par les praticiens de terrain, en particulier s’agissant des alcooliques. Le résultat de l’intoxication chronique à l’alcool est lamentable. La déchéance et l’indignité dans lesquelles l’alcool plonge l’« alcoolique » sont fatales pour son avenir psychologique, mais aussi social et familial. Le sujet le sait bien, mais il ne peut rien y faire. Il dit lui-même qu’il ne vit plus. L’abus de substances toxiques est par certains aspects un équivalent suicidaire, même si une première lecture de cette conduite peut témoigner de la recherche d’un plaisir impossible sans la substance. La consommation de drogues reste avant tout une transgression des interdits sociaux. Au-delà de l’agression volontaire à laquelle le sujet soumet sa santé et qui peut s’avérer être l’équivalent d’un suicide physique, la conduite d’intoxication aux drogues constitue assurément une forme de suicide social. Comme le suicide, le phénomène de la toxicomanie a fait brutalement irruption dans le débat social. Cependant, aucun diagnostic précis n’est fait et les pouvoirs publics semblent tétanisés par cet autre fléau qui est, et c’est une certitude, en constante augmentation. La drogue est dans nos quartiers, devant ou dans nos écoles, dans la société. C’est inquiétant. Mais ce qui l’est le plus encore, c’est le fait qu’un nombre important de jeunes consomment de temps en temps, occasionnellement, nous dit-on, ces substances. « C’est normal, c’est banal, c’est dans les mœurs ( ?). » Les parents le découvrent souvent à leurs dépens et trop tard. Les sujets qui consultent parce qu’ils « veulent arrêter de se droguer » sont de plus en plus nombreux. Sont plus nombreux encore, ceux qui viennent chez le médecin pour « renouveler leur ordonnance ». Ces derniers ne veulent pas arrêter. Ce sont ceux qui posent le plus de problèmes, car ils sont consommateurs et pourvoyeurs des substances psychotropes. Ils peuvent souvent compter sur la complaisance de certains médecins et pharmaciens. Un grand nombre des toxicomanes décompensent. Ils développent des troubles psychiques graves, notamment des pharmaco-psychoses, suite à la consommation de substances psychotropes et plus particulièrement du cannabis (le haschich). Le voyage dans la psychose est, chez les plus jeunes et les plus fragiles, souvent sans retour. La psychose chronique, la schizophrénie, est souvent au bout de ce voyage. C’est aujourd’hui une certitude. Toutes les publications scientifiques sont unanimes pour affirmer le rôle du cannabis dans l’éclosion, chez un grand nombre de sujets, de la schizophrénie. Nous connaissons le coût social et les retombées de cette maladie sur l’individu, les familles et la société. Cela devrait suffire à alerter les parents mais aussi les pouvoirs publics. La presse a, à l’occasion de l’année internationale de la lutte contre les pharmaco-dépendances, largement fait état, cette année, de ce phénomène. C’est ainsi que nous avons appris que des champs de cannabis sont découverts dans nos campagnes et que des plantations de pavot ont été détruites dans le sud du pays. Nous apprenons aussi, par les services de police, que des milliers de comprimés de psychotropes et des centaines de kilogrammes de résine de cannabis sont régulièrement interceptés et détruits. Concernant les victimes de ce fléau, nous n’avons malheureusement aucune donnée épidémiologique. Les seules informations que nous avons à notre disposition, nous arrivent, par le biais de la presse ou des services de sécurité. Quels types de substances fleurissent sur le marché ? Nous savons que le haschich et les médicaments psychotropes occupent les étals, nous connaissons aussi l’usage des substances volatiles comme les solvants de colle et de peinture. Concernant les drogues dites « dures », l’héroïne et les dérivés, les drogues de synthèse à base notamment d’amphétamines, les praticiens de terrain que nous sommes, n’avons aucune information exacte à ce sujet. Nous pensons pourtant qu’il n’y a aucune raison pour que ce type de substances ne soit pas en circulation dans notre pays. La situation géographique de l’Algérie en fait un espace privilégié pour le transit de ces drogues, et pourquoi pas pour la consommation locale. Les échanges réguliers de notre émigration avec le pays d’origine constituent aussi, accessoirement il est vrai, un élément qui doit être pris en considération dans le risque d’introduction des drogues dites dures dans cette rive de la méditerranée. La législation concernant le commerce et le trafic de drogues a été durcie. C’est tant mieux. Est-ce, cependant, suffisant pour prévenir les dégâts qu’occasionne ce fléau ? Sans doute non. Et cela est vrai tant en ce qui concerne l’efficacité de la répression, que la prise en charge de ce problème de santé publique. Concernant ce deuxième aspect du problème, un certain nombre d’actions ont déjà été initiées. Elles sont largement insuffisantes. Deux organismes ont l’ambition de lutter contre les toxicomanies. Le comité de lutte contre la toxicomanie, qui dépend du ministère de la santé et l’office national de lutte contre la toxicomanie, dépend du chef du gouvernement. Pourquoi un tel bicéphalisme ? Nous n’en savons rien. Ces organismes célèbrent chaque année la journée mondiale de lutte contre la toxicomanie et organisent quelquefois des journées d’information destinées au public médical. Sur le terrain, il existe actuellement deux centres de cures pour « désintoxiquer » les sujets pharmaco-dépendants, un à Blida-Frantz Fanon et un à Oran- Sidi Chami. Il y a aussi quelques centres intermédiaires de soutien aux toxicomanes disséminés sur le territoire national. Quelques centres d’écoute, résultats d’initiatives citoyennes, sont présents dans quelques grandes villes. Tout cela reste insuffisant. Dans le nouveau programme du gouvernement, il est prévu la réalisation de quinze grands centres de désintoxication et de cinquante trois centres intermédiaires de prise en charge des toxicomanes. Ce sont là des actions en aval. Elles ont le mérite d’être mises en projet. Mais dans ce programme, il n’est, à aucun moment, fait allusion à une politique intégrée de lutte contre la toxicomanie. Peut-on, en effet, agir si un vrai diagnostic de la situation n’est pas fait ? Quelles actions sont prévues en amont ? Quelle place est réservée à la prévention et quelle stratégie doit être mise en place pour lutter notamment contre les facteurs qui concourent à asseoir le lit de la toxicomanie. Le chômage, l’oisiveté, l’absence de loisirs, la promiscuité dans les logements. Quel programme pour mettre fin à la « la malvie… » des algériens. Le ministère de la santé ne peut, à lui seul, résoudre ce problème. Les ministères de la jeunesse, de la culture, du travail, de l’Education, de la solidarité, etc. doivent y être impliqués. Ils ont, comme le ministère de la justice, de l’intérieur et de la santé, un rôle important à jouer. Un observatoire permanent pour les toxicomanies pourrait constituer l’organisme autour duquel vont venir se cristalliser toutes les actions à mener, d’audit, de prévention et de prise en charge, et dans lequel pourraient s’additionner les actions des différents ministères concernés.

3- Les émeutes :

La révolte contre la communauté s’exprime d’autres fois par des manifestations de violence collective, à l’instar des émeutes et autres explosions sociales qui éclatent ici ou là à travers tout le pays. La presse en rapporte tous les jours. Une distribution de logements dans une commune, une coupure ou plus souvent une pénurie d’eau, une route mal ou non faite, etc. Tout est prétexte, aujourd’hui, à descendre dans la rue et à manifester. Les citoyens, qui ont la conviction d’avoir été oubliés par les pouvoirs publics, espèrent que cette démarche collective est le rapport de force qui apportera une réponse à leurs revendications. Bien sûr, cela fait désordre et les pouvoirs publics, sans doute plus à tort qu’à raison, réagissent par la répression pour faire valoir l’ordre institutionnel. Les affrontements avec les services de sécurité sont la règle dans ces cas. Le sentiment de frustration s’aggrave toujours et la violence de l’émeute prend des proportions encore plus grandes. Les jeunes émeutiers, car il s’agit toujours de sujets jeunes, et les services de sécurité deviennent des belligérants presque naturels. L’Etat est vécu comme un persécuteur contre lequel il faut se défendre. L’absence d’une vraie organisation de la société, à même de canaliser la protestation, permet l’agitation et facilite les manipulations. La paix sociale peut s’en trouver menacée. De nombreux Etats, nous pensons notamment aux démocraties occidentales, ne sont plus confrontés à de telles manifestations de violence depuis des années. Leur modèle de gouvernance et de gestion des affaires de l’Etat en est certainement la raison. L’exercice de la démocratie et de la liberté qu’ont les citoyens de s’associer et de s’organiser librement pour gérer les affaires de la cité, pour agir sur l’environnement social et physique, est un des aspects de cette bonne gouvernance. En effet, l’exercice du libre arbitre permet à l’individu de prendre conscience qu’il a la possibilité de choisir et de contrôler son destin. Or, la souffrance vient du sentiment de la perte du contrôle, du sentiment de ne pas avoir une emprise sur les événements. Cette dernière, la souffrance, se répercute non seulement sur tous les pans de la vie du sujet, sur sa personne d’abord, mais aussi sur ses relations à sa famille, à son travail, à la cité, etc. Bien sûr, ces conséquences sont visibles plus globalement non seulement sur l’économie du pays, mais aussi sur la paix sociale et, en corollaire, sur la vie politique qui est alors dans l’instabilité. Aurions-nous vécu la tragédie de ces quinze dernières années si les citoyens algériens avaient eu la possibilité de décider pour leur destin ? Sans doute, non. Les organisations et associations de la société civile permettent de renforcer les liens entre les individus et d’abaisser les tensions à l’intérieur de la communauté. Les conflits sont amortis et l’expression de la violence est réduite. Des valeurs de solidarité et d’entraide se construisent, tandis que des interdits se structurent et balisent les limites que chacun doit respecter. Le soutien social s’élargit de la famille vers le voisin, le quartier, la cité, le milieu du travail, la corporation, etc. La solidarité et le partage réduisent la souffrance et la détresse générées par les tracas quotidiens et participent à la mise en place de l’ordre et de la paix sociale. La violence terroriste et les dérives qu’elle a engendrées n’auraient pas existé dans ce cas, et beaucoup de jeunes gens ne seraient pas montés dans les maquis algériens ou n’auraient pas été grossir ceux d’Afghanistan ou d’Irak. Il est vrai que cette vision des choses n’explique pas à elle seule le phénomène du terrorisme. D’autres facteurs aussi importants entrent en ligne de compte. Mais là n’est pas le but de notre propos. Il est bien évident que la paix sociale est l’affaire de la communauté, de tous, de chacun de nous et de notre capacité à nous organiser, à nous associer. C’est aussi l’affaire des hommes politiques et de l’Etat. Mais une société bien organisée est aussi un contre-pouvoir…Les explosions de violence sont une forme de réponse collective à la détresse de l’individu, lorsque la collectivité se reconnaît dans la détresse de chacun. Les émeutes du « printemps noir de Kabylie », qui ont duré plusieurs mois, en sont un exemple concret. Il est indispensable de rappeler que ces émeutes, qui ont opposé les jeunes de cette région du pays aux gendarmes, ont fait 124 morts et plus de deux mille blessés avec de lourds handicaps. Tous des jeunes gens qui ont affronté avec leurs poitrines nues, les forces de l’ordre. Ces comportements extrêmes, qui ont mis en danger la vie des sujets, pourraient être considérés, et nous n’hésitons pas un instant à évoquer cette hypothèse, comme des comportements ou des équivalents suicidaires.

(A suivre)

L’auteur est : Psychiatre, député RCD

Docteur Boudarène

Written by elharraga

30 septembre 2007 at 4:04

Des fonctionnaires parmi les harraga

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L’immigration clandestine vers l’Europe prend de l’ampleur

Frantz Fanon, psychiatre antillais, militant de l’indépendance algérienne au sein du FLN, avait publié durant les années 1960 un livre intitulé Les Damnés de la terre.

Le titre de ce livre de référence a été emprunté et revu par Djamel Ould Abbès, ministre de la Solidarité nationale, qui qualifie aujourd’hui, en 2007, de damnés de la mer les candidats à l’émigration clandestine, appelés communément les harraga. A l’ouverture de la rencontre-débat, autour des jeunes expulsés d’Europe et des harraga, organisée ce jeudi par le département de M. Ould Abbès, une minute de silence a été observée en hommage aux personnes décédées en mer en tentant via une barque de fortune d’atteindre leur destination de rêve, d’aller vers un monde meilleur. Plus de 2340 immigrants clandestins algériens ont été secourus en pleine mer ou interceptés sur les côtes au cours de ces trois dernières années. Près d’une vingtaine de harraga trouvent la mort chaque année au large des côtes algériennes avant d’arriver à leur destination en Europe. 761 ressortissants ont été rapatriés de l’Espagne durant uniquement le premier semestre 2007. D’aucuns estiment que ces chiffres sont effrayants, d’où la nécessité d’enclencher une réflexion et de mettre en place une stratégie de prise en charge de cette population fragile, et ce, afin de faire face à ce fléau. Ce phénomène de harraga est nouveau et étrange, selon le représentant du gouvernement. Il a pris des proportions alarmantes depuis l’an 2000. La rencontre de jeudi, première du genre et à laquelle ont assisté des représentants de ministères et de la société civile ainsi que des diplomates de 13 pays africains et européens, a permis de lever le voile sur une situation dramatique et une réalité amère. L’émigration clandestine ne touche pas uniquement le jeune chômeur en quête d’un emploi dans son pays de rêve, mais aussi des fonctionnaires, des étudiants, des commerçants, des femmes, des handicapés, des enfants âgés d’à peine 12 ans. En somme, la catégorie concernée par le phénomène de harraga est la couche moyenne. La mal vie, la pauvreté, le sentiment d’exclusion, le manque de perspectives d’amélioration des conditions de vie, le bien-être, la découverte d’autres horizons sont autant de facteurs déclenchants qui poussent ces Algériens à affronter la mer, à prendre des risques démesurés pour rejoindre l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, la France ou alors la Suisse. Auparavant, la France était la destination la plus prisée par les harraga, aujourd’hui la donne a changé de même que le lieu d’embarquement. 65% des personnes qui tentent de prendre le large de manière clandestine sont originaires de l’Ouest, 34% du Centre, 1,5% de l’Est et 1% du Sud. Le slogan tant adoré et scandé par les harraga est : « Vaut mieux être dévoré par les poissons que par les vers de terre ». De par le passé, l’Algérie était un pays de passage, aujourd’hui il est devenu un pays fournisseur d’émigrants clandestins. La gendarmerie et les forces navales ont renforcé dans un premier temps la sécurité sur la côte ouest, notamment Oran, Tlemcen, Mostaganem, et par la suite sur la côte est, à savoir Annaba. La sûreté nationale a tiré la sonnette d’alarme au début des années 2000. Un représentant de la DGSN a qualifié de clément le dispositif législatif se rapportant à la lutte contre l’émigration clandestine, l’intervenant a évoqué son insuffisance et sa faiblesse d’où l’impératif de son durcissement. En présentant l’état des lieux, les représentants du ministère de la Solidarité ont donné le nombre d’expulsés (des personnes ayant purgé une peine de prison) et des reconduits (des personnes interpellées lors d’un contrôle de police). Ces trois dernières années, il y a eu 5408 expulsés et 10921 reconduits. Selon M. Ould Abbès, 4000 à 5000 immigrés illégaux tentent de rejoindre les pays de l’Union européenne et 2,5 millions résident de manière illégale en Europe. Dans son intervention, l’officier des forces navales algériennes a révélé que plus de 2340 harraga ont été interceptés en pleine mer ou sur les côtes algériennes durant la période 2005 à 2007. L’intervenant a souligné que 1302 de ces candidats à l’émigration clandestine ont été interceptés au large et sauvés d’une mort certaine, tandis que les autres ont été appréhendés sur les côtes (plages ou ports) au moment où ils s’apprêtaient à embarquer. Depuis le début de l’année 2007 et jusqu’à septembre en cours, 918 harraga ont été sauvés, alors que 1382 ont été interceptés par les forces navales en 2006 contre 336 en 2005. L’intervenant explique dans ce contexte que l’émigration clandestine s’opérait avant septembre 2005 à partir de Beni Saf dans la wilaya de Aïn Témouchent et s’est étendue par la suite le long de la côte ouest du pays jusqu’à Mostaganem. L’officier des forces navales admet que malgré la vigilance de leur institution, le nombre de harraga interceptés en pleine mer a augmenté entre 2005 et 2006, ajoutant néanmoins que « grâce à la coopération des forces navales avec la Gendarmerie nationale et la direction de la Sûreté nationale, le nombre des harraga interceptés en mer a baissé en 2007. En revanche, la côte est du pays a, par la suite, connu le même phénomène avec comme destination l’Italie, Annaba est devenu le lieu de rendez-vous : preuve en 2007 quelque 442 harraga ont été interceptés en mer au cours d’opérations de recherche et de sauvetage ». Pour faire face à ce phénomène qui prend de l’ampleur, le conférencier soutient que les forces navales assurent une surveillance permanente des côtes et une surveillance renforcée notamment sur les ports isolés. Evoquant l’aspect juridique, il estime que l’embarquement de manière clandestine sur des navires marchands à destination de l’étranger est un délit, mais aucun texte de loi ne punit le fait de prendre une embarcation de fortune, comme c’est le cas pour la plupart des harraga.Par ailleurs, Saïd Musette, chercheur au CREAD, a soutenu que les salariés sont les premiers qui sont tentés de quitter le pays, suivis des étudiants, puis des chômeurs… Le continent africain est particulièrement affecté. « L’émigration clandestine est liée à la proximité géographique. Le phénomène dépasse le Maghreb, et l’Algérie plaide pour un traitement global et non bilatéral, donc il faut initier un débat au sens large », a souligné M. Musette, qui estime que le phénomène de harraga a toujours existé, les clandestins se rendaient à leur destination prisée via le Maroc et la Tunisie. Toutefois, lorsque ces deux pays voisins ont renforcé le contrôle au niveau de leurs frontières, les harraga algériens se sont rabattus sur les côtesalgériennes.

Nabila Amir

Written by elharraga

29 septembre 2007 at 4:35

Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga, jeunesse et désespérance (1ere partie)

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Les médias algériens font état, depuis plusieurs mois, d’une augmentation du nombre de décès par suicide, d’un accroissement important du nombre de toxicomanes, des émeutes qui éclatent ici ou là et enfin, d’un phénomène nouveau qui prend de plus en plus d’ampleur dans le pays, l’émigration clandestine ou « harraga ».

Le battage médiatique autour de ces événements, qui rythment la vie sociale et qui sont de l’avis général en relation avec les difficultés existentielles des citoyens, est bienvenu. Il est nécessaire et participe d’une bonne intention : attirer l’attention des pouvoirs publics sur la dégradation des conditions de vie des familles. L’Algérie, faut-il le rappeler, traverse, depuis maintenant une quinzaine d’années, une grave crise économique et sociale. La pauvreté s’est installée dans les foyers. Le chômage, en particulier celui des jeunes, a atteint des proportions inquiétantes, et les inégalités sociales sont flagrantes. Tous les ingrédients pour l’émergence de la violence sociale sont réunis. Pourtant, le pays n’est plus endetté, le pétrole n’aura jamais atteint un tel coût, et les réserves financières sont, nous dit-on, plus que confortables. Plusieurs dizaines de milliards de dollars… Suicide, toxicomanie, émeutes ou émigration clandestine sont des passages à l’acte qui témoignent, s’il en est, du désespoir d’un sujet qui a perdu l’initiative sur son existence et qui n’a, de toute évidence, pas d’autre solution pour s’extraire de sa détresse psychologique. Ce passage à l’acte extrême est associé par le journaliste aux problèmes sociaux des citoyens et au désarroi généré par les problèmes de la vie. Une vulnérabilité particulière et/ou des troubles psychiques sous-jacents peuvent, toutefois, être rencontrés chez certains sujets, en particulier dans les cas de suicide et/ou de toxicomanie.

1- Le suicide :
Les médias y manifestent un intérêt soutenu. Ils tirent, depuis plusieurs mois, la sonnette d’alarme sur ce qui est désormais devenu un « fléau social ». Le suicide est en augmentation dans notre pays, c’est une certitude. Pour autant, nous pensons que les chiffres avancés ici ou là sont en deçà de la réalité. Nous y reviendrons.La récurrence de l’information autour du suicide a amené des observateurs à évoquer un possible phénomène de contagion et/ou d’épidémie. Il n’y a pas de contagion, et encore moins d’épidémie en la matière. Les ingrédients sont néanmoins réunis pour faire du passage à l’acte suicidaire, un événement qui peut se généraliser dans notre pays et confiner à l’épidémie. « L’épidémie est un fait social, produit de causes sociales… », avait écrit, justement, Emile Durkheim. Les causes sociales sont identifiables et le phénomène de généralisation, dont elles pourraient être responsables, donne toute leur signification aux passages à l’acte suicidaire solitaires et individuels, mais aussi aux passages à l’acte collectifs, tels que les jacqueries ou autres émeutes qui, encore aujourd’hui, émaillent régulièrement le quotidien des citoyens. De nombreuses rencontres autour du suicide ont été organisées dans le pays. Ce qui devait en soi être une bonne chose a, par un effet pervers incompréhensible, accentué la cacophonie ambiante et amplifié la « guerre des chiffres ». Loin de rassurer, ces séminaires et rencontres ont donné lieu à des articles de journaux de plus en plus confus et de plus en plus alarmants. Les annonces, souvent en première page, ont rivalisé de vocabulaires, et chaque rédaction s’est ingéniée à trouver la formule appropriée pour faire sensation ou alarmer. Le rôle du journaliste est bien sûr d’informer. Celui-ci doit cependant maîtriser son information et le message qu’il veut véhiculer doit répondre à des règles. Faute de quoi, l’information peut susciter dans le lectorat des réactions inattendues et néfastes.

Quelle est la réalité du suicide en Algérie ?
De nombreux chiffres sont avancés ici et là. Ils ne sont pas officiels et ne sont pas utilisables pour un diagnostic sérieux de la situation. Le désintérêt des pouvoirs publics pour le phénomène est manifeste. Malgré les nombreux articles de journaux faisant état d’une augmentation du nombre de suicides et la multiplication de séminaires et rencontres autour de ce phénomène, aucune enquête nationale n’a été commandée en dehors de celles réalisées à Tizi Ouzou et Béjaïa. Les raisons de ce désintérêt demeurent obscures. D’aucuns affirment que le tabou concernant le suicide paralyse toute initiative des services concernés. Un quotidien national indépendant titrait, il y a plusieurs mois, en première page : « Un suicide en Algérie toute les 12 heures ». Cela fait 728 décès par an. Rapporté à la population du pays (30 millions d’habitants environ) le taux est de 2,4/100 000 habitants. Un rapport de la gendarmerie nationale, rendu public en février 2006, fait état de 192 décès par suicide durant l’année 2005, soit 0,64/100 000. Une autre source, se prévalant des services de police, annonce 210 suicides (0,70/100 000) pour l’année 2004 et 244 suicides (0,81/100 000) pour l’année 2005. 4571 sujets ont mis fin à leurs jours de 1995 à 2003 (soit en 9 ans). Ce chiffre est annoncé en février 2005 à l’occasion d’un séminaire national sur le suicide organisé par le Forem (fondation pour la recherche médicale). Cela fait en moyenne 508 suicides/an, soit 1,68/100 000 habitants. Ces données, qui se revendiquent d’une étude épidémiologique, ne semblent pas, de l’avis même du président du Forem, refléter la réalité. Ces chiffres sont fantaisistes et, en tout cas, non officiels. Les rapports faits ici et là par les services qui traitent directement des cas de suicides (gendarmerie, services de police, protection civile, etc.) ne possèdent pas les informations complètes et indispensables à un diagnostic précis du phénomène. La moyenne nationale habituellement évoquée est de 2 à 3/100 000. Elle n’est certainement pas réaliste. Même si le nombre de suicides en Algérie est en augmentation, nous pensons, et cela peut sembler paradoxal, que ces chiffres sont en deçà de la réalité. Ainsi, pour « alarmante » qu’elle soit, l’information, rapportée par les journaux concernant le suicide dans notre pays, est très loin de la vérité. Le taux de suicides devrait être plus élevé.

Regardons les chiffres ailleurs dans le monde
En France, il y a un suicide toutes les 40 minutes. Soit 12 000 suicides/an. En moyenne, 20/100 000 habitants. En Italie, le taux est de 8/100 000 habitants, il est de 8 en Espagne, de 24 au Danemark et de 13 aux USA.Nous ne connaissons pas la réalité du suicide chez nos voisins du Maghreb (Tunisie et Maroc). Aucun chiffre officiel n’est donné. Comme en Algérie, il semble qu’il n’y ait pas eu de recherches sérieuses dans ces deux pays. Un taux de 3 à 4 suicides/100 0000 habitants est officieusement avancé. Dans le monde, il y a un suicide toutes les 40 secondes. Une tentative de suicide toutes les trois secondes. Un million de personnes sont décédées par suicide en 2001. 1,4% de la morbidité mondiale. Le suicide tue dans le monde plus que les homicides (500 000/an) et les guerres et autres attentats terroristes (230 000/an) réunis. Ce chiffre passera à 1,5 million en 2020. Des statistiques officielles existent dans les pays développés. Elles sont publiques. Elles ne reflètent pas toujours la réalité avec exactitude. « Elles ne sont ni justes ni fausses, ce sont des points de vue », disent les spécialistes. mais elles ont le mérite d’exister et de servir de base de travail et de réflexion aux pouvoirs publics des pays concernés. Les raisons invoquées concernant les erreurs statistiques sont notamment la dissimulation du suicide par les familles et son camouflage en accident ou en mort naturelle. A l’inverse, quelquefois, des homicides sont déclarés comme suicides, pour des desseins faciles à comprendre. Ce cas de figure est plus rare. La dissimulation du suicide est particulièrement observée dans les familles et les communautés conservatrices où l’interdit religieux rythme la vie quotidienne. C’est une donnée universelle. Elle reste valable en Algérie, pays musulman, où le poids des traditions et de la religion est très important.

Pourquoi se suicide-t-on ?
Si le passage à l’acte suicidaire est une affaire privée, il n’engage pas moins le groupe social dans son organisation, dans sa culture et dans ses mécanismes régulateurs. Le suicide marque non seulement le déséquilibre et le dysfonctionnement de la communauté, mais aussi l’échec de ses stratégies d’équilibre. C’est pour cela que le suicide est aussi un problème de société et qu’il interpelle la conscience de chacun. Toutes les religions interdisent le suicide et le suicidé jette la honte sur sa famille qui est vouée au mépris public. L’Algérie est un pays musulman, traditionnellement imprégné des valeurs islamiques. C’est pourquoi le passage à l’acte suicidaire s’y produit, a priori, moins souvent. Dans tous les cas, il est socialement moins visible car quand il se produit, il est tu par les familles qui y sont frappées. En réalité, aujourd’hui, les religions, ciment et régulateur social, n’empêchent plus le suicide, mais elles continuent encore à le taire. C’est pourquoi il n’est pas toujours aisé pour les pouvoirs publics, quand ils en ont la volonté, de prendre connaissance des cas de suicides et d’en faire la comptabilité exacte. C’est pourquoi aussi, des spéculations à la coloration moralisatrice et quelquefois inquisitrice, ont tenté, dans notre pays, de polluer le débat concernant ce problème. Les uns et les autres ont voulu impliquer la religion dans l’origine de la crise psychologique qui amène le sujet à cet acte ultime. La comptabilité morbide égrenée par les médias concernant le suicide en Kabylie a amené des acteurs de la vie politique nationale à interpréter celui-ci (le suicide), comme le résultat d’une carence de la foi dans cette région du pays. Les sujets qui sont passés à l’acte sont stigmatisés, culpabilisés, blâmés et parfois, excommuniés. Le suicidé est ici spolié de son acte en tant qu’initiative individuelle, pour devenir un acte qui engage toute la collectivité. Une manipulation du suicide qui confirme, s’il en est, son caractère social. Il s’agit là, bien sûr, des effets pervers d’une médiatisation exagérée ( ?) du phénomène du suicide. C’est ainsi que nous avons eu à entendre, ici ou là, que le passage à l’acte suicidaire est le fait de sujets agnostiques, athées, communistes, alcooliques, évangélisés et que sais-je encore ? Des jugements de valeurs et des propos infamants ont été ainsi proférés, en particulier par des hommes politiques non seulement à l’endroit des suicidés, mais aussi à l’endroit des régions où une supposée augmentation du meurtre de soi est constatée. De semblables anathèmes ont été proférés dans la Russie (URSS) des années 1920/30 nouvellement communiste, à l’égard des suicidés. Les Bolcheviks attribuaient le suicide « à des classes sociales mourantes et à l’influence de leur idéologie décadente ». Quand le suicide a contaminé — le pouvoir politique d’alors avait évoqué une épidémie de suicide — les membres des jeunesses ouvrières communistes, les responsables du parti s’étaient empressés de dire que les suicidés n’avaient « pas de racine dans la vraie jeunesse ouvrière et révolutionnaire ». Enfin, Staline, en personne, a vite renié son propre fils lorsque ce dernier a tenté de mettre fin à ses jours. « Dis à Yakov de ma part qu’il s’est conduit comme un hooligan et un maître chanteur avec qui je ne peux plus rien voir de commun », avait-il écrit à sa femme. Il est bien sûr inacceptable et est irresponsable de réduire le problème du suicide et les souffrances des sujets à des préjugés moralisateurs, religieux ou politiques. Cela est d’autant plus irresponsable quand ceux-ci (les préjugés) s’habillent de la compétence médicale pour jeter le doute sur la moralité du sujet qui met fin à ses jours. « A Tizi Ouzou, entre deux bars il y a un bar », disait, pour donner du sens au passage à l’acte suicidaire, un confrère psychiatre dans un commentaire concernant le suicide en Kabylie. De tels propos sont contraires à l’éthique, et traiter avec dérision et une telle désinvolture « le meurtre de soi » constitue une tromperie intellectuelle et une faute professionnelle. Réduire le passage à l’acte suicidaire à la quantité de bière consommée ou à l’assiduité avec laquelle est fréquentée une taverne, n’est pas admissible. Cela jette, à titre posthume, l’opprobre et le discrédit sur un sujet dont la détresse est disqualifiée, au profit d’une supposée perversion de ses mœurs.

Qui se suicide ?
« Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires… » Si nous adhérons à cette thèse de Durkheim, il y a bien évidemment des suicides en Algérie. Et ils devraient être très nombreux. Tous les ingrédients y sont réunis. Les sujets les plus jeunes sont les plus vulnérables. Dans l’absolu, le nombre de décès par suicide, ainsi que celui des tentatives de suicide, devrait aller crescendo.

Pourquoi ?
Parce que la population algérienne est très jeune. Plus de 70% des sujets ont moins de 30 ans. Les maladies psychiques les plus graves surviennent avant cet âge. Nous pensons notamment à la psychose schizophrénique, qui apparaît entre 14 et 30 ans, et aux états dépressifs. Même si la grande majorité des personnes souffrant de maladie mentale ne meurent pas par suicide, il demeure que ce passage à l’acte est, dans la majorité des cas, en relation avec une pathologie psychique ou des troubles de la personnalité. Des études réalisées en Europe et aux USA ont montré que 90% des personnes suicidées présentaient un trouble mental. Y sont compris, les troubles liés à l’alcoolisme et aux toxicomanies. Il faut savoir, les psychiatres, eux, savent bien, que le suicide vient parfois révéler une dépression jusque-là méconnue par l’entourage. Le passage à l’acte suicidaire est inaugural. Il en est de même concernant le suicide du schizophrène, l’acte immotivé que rien ne pouvait, a priori, prévoir et justifier. C’est dans ces cas que l’incompréhension fait dire à la famille et au journaliste que le suicidé était jusque-là normal et en bonne santé. Durkheim avait écrit : « … il y a aussi des facteurs de suicide qui font sentir leur action sur l’ensemble de la société… le taux de suicide est le produit de ces facteurs… » Ceci voudrait dire que les problèmes de la vie constituent des éléments qui viennent modifier, au-delà de la vulnérabilité propre à l’individu, le destin des sujets et de la collectivité à laquelle ils appartiennent. Tout le monde ne se suicide pas pour des raisons sociales et/ou économiques. Il est aisé d’imaginer le désastre que cela ferait dans un pays comme le notre, où les problèmes et tracas de la vie sont endémiques. Les événements de la vie et le stress que ceux-ci gênèrent peuvent, toutefois, amener les personnes vulnérables et/ou malades à cette situation extrême. Chez des sujets malades, le passage à l’acte suicidaire est précipité par le handicap social surajouté qui les empêche de vivre en harmonie avec la communauté. Trouver du travail, un logement, un conjoint (une femme ou un mari) est déjà un exploit pour une personne en bonne santé, il est facile d’imaginer la difficulté que cela constitue pour cette catégorie de malades. Les sujets jeunes sont particulièrement exposés et de façon « chronique » aux problèmes de la vie. Nombreux sont ceux qui font très tôt l’expérience de la galère. Exclu de l’école, sans métier, le jeune algérien se retrouve dans la rue. « Se casser » au plus vite de ce pays qu’il n’aime plus, constitue la seule perspective d’avenir. Et pour cause, il n’a pas de travail. Il sait qu’il n’aura pas de logement, il voudrait voyager, avoir une voiture, des loisirs. Tout cela est impossible. Vingt millions d’individus ont moins de trente ans en Algérie, cela fait beaucoup. 30% des sujets en âge de travailler — le chef du gouvernement a, quant à lui, avancé, il y a quelques semaines, le chiffre de 11% — ne trouvent pas d’emploi, en dehors de ceux qui se sont investis dans le trabendo, ce commerce informel qui occupe une bonne partie de nos jeunes chômeurs. Ces derniers, qui ont généralement un niveau scolaire bas, n’ont aucune qualification et travaillent sans couverture sociale. Selon l’office national des statistiques (ONS), 53% de la population occupée, soit quatre millions et demi de sujets, travaillent sans assurance sociale.

( A suivre)

Docteur Boudarène

Written by elharraga

29 septembre 2007 at 3:59

Les plaisanciers sommés de quitter le port à El Kala

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Pour endiguer le phénomène des harraga

Une affichette collée, mercredi en fin de journée, à l’entrée du port de pêche informe les propriétaires d’embarcations que, sur instruction des autorités locales, comprendre par là la wilaya, les plaisanciers qui mouillent dans les deux bassins sont tenus de mettre à sec leurs embarcations avant le 30 septembre 2007, délai de rigueur, et ce, jusqu’au 30 avril 2008.

Sans plus. Motif invoqué par les responsables : « Normalement, on ne fait pas de plaisance pendant la saison hivernale. » Cette décision, nous dit-on, fait suite à une proposition du comité de sécurité de la wilaya adressée au ministre de l’Intérieur qui a donné son accord pour la mettre en application. Et comme elle n’est pas fondée sur la loi, cela commence à faire des remous, et les plus touchés, une embarcation de ce type fait vivre trois familles, menacent de quitter le pays pour la Tunisie ou la Sardaigne, car c’est tout ce qu’il leur reste à faire avec leurs barques. « Cette décision est contraire à la loi, nous avons payé toutes nos taxes et redevances pour l’année qui s’élèvent à plus de 30 000 DA. Nous sommes en règle, nous avons des autorisations de pêcher réglementaires et il n’y a jamais eu de harraga partis du port d’El Kala », s’écriaient hier un groupe de jeunes pêcheurs qui protestaient devant la mairie. « Nous faire cela en plein Ramadhan et avec l’arrivée de l’Aïd. S’ils veulent notre mort, ils ont trouvé la meilleure manière de nous la donner », poursuivent-ils en menaçant de ne pas se laisser faire, quitte à servir de repas aux poissons, entendre par là « el harga ». El Kala est un petit port de pêche qui est devenu, par la grâce du corail, le plus grand port de plaisance du pays. D’une capacité maximum de 100 unités, il abrite aujourd’hui plus de 300 embarcations en tous genres dont 190 de plaisance, selon l’administration, et 350, selon les marins-pêcheurs. Bien entendu, ce ne sont pas des yachts luxueux ou de superbes voiliers dont il s’agit, mais de barques à moteur hors-bord de moins de 5 m de longueur. « Normalement, ailleurs, c’est-à-dire sous d’autres cieux, nous dit le directeur général de l’Entreprise de gestion des ports (EGP) à Annaba, les plaisanciers ne laissent pas leur embarcation au port après l’avoir utilisée, car ils sont tenus de payer le séjour à quai qui évolue exponentiellement avec le temps et peut atteindre 30 000 DA par mois. Pour l’instant, on ne fait payer que le plan d’eau. Une taxe rudimentaire presque symbolique. » Le plaisancier qui se fait délivrer un permis de circulation comme unique document de navigation fait de ses sorties en mer un loisir non lucratif. Or, à El Kala et à quelques exceptions près, les embarcations de plaisance sortent en mer autant, sinon plus que les bateaux de pêche. Elles sont intensément utilisées pour le pillage du corail et depuis que cela dure, nul ne peut prétendre ne pas le savoir. Mais il y en a malgré tout qui ne font que de la pêche et ce sont ceux-là qui sont lourdement pénalisés avec cette mesure en contradiction avec l’article 46 du décret 96-121 qui fixe les conditions d’exercice de la pêche et autorise la plaisance durant toute l’année à condition que les produits pêchés ne soient pas revendus. L’actuel port d’El Kala, car le nouveau annoncé dans trois ans et qui se reconstruit obstinément là où il s’est fait emporter deux fois de suite par les grandes houles après avoir englouti 100 milliards de centimes, est mal abrité contre les tempêtes. Pendant l’hiver, on serre les uns contre les autres les bateaux de plus en plus nombreux dans la darse à cause de la relance qui ne leur a pas prévu plus d’espace dans les ports. Par conséquent, sortir les plaisanciers, c’est aussi certainement faire de la place et sécuriser la flottille. Troisième raison invoquée : moins de plaisanciers, c’est moins de petites embarcations à contrôler, et forcément moins de possibilités pour les candidats à l’immigration clandestine. C’est simple. Comme on ne peut pas les retenir, on va les empêcher de partir. Pour tenter de séparer le bon grain et l’ivraie, isoler les pilleurs de corail des vrais pêcheurs, le directeur des pêches propose aux « plaisanciers » de s’armer réglementairement pour la pêche artisanale et continuer ainsi à sortir en mer pour gagner sa croûte. Cet appel au bon sens risque de ne pas trouver d’écho car « cela coûte trop cher, il faut payer un capacitaire, c’est-à-dire un marin qui justifie d’une expérience théorique ou pratique et deux marins avec leurs frais d’embarquement et de débarquement qui sont sans commune mesure avec ce que peut rapporter une barque de 4,80 m. On ne peut pas demander à une barque de répondre aux mêmes exigences qu’un bateau. En plus, ils vont faire une sélection, car il n’y a pas de place pour tous, et bien entendu les malchanceux devront aller sur les plages d’échouage. Et quel est le pêcheur qui va laisser 50 briques, la barque et les engins de pêche, sur une plage isolée », expliquent encore nos interlocuteurs pour qui la persistance du pillage est due en grande partie à cette trouvaille des ministères de la Pêche et de la Solidarité associés : les plages dites d’échouage qui elles précisément échappent à tout contrôle. « Dans le port, nous pointons chez les gardes-côtes à la sortie et à la rentrée. » Nul n’est dupe ici et sait parfaitement que cette mesure maladroitement engagée masque en fait l’intention des pouvoirs publics de juguler la saignée que vit le pays avec ces dizaines de personnes qui se lancent chaque jour sur les flots en furie dans de frêles embarcations. C’est le seul fait nouveau depuis des années, car le pillage du corail s’est banalisé depuis le temps qu’on en parle et le mauvais temps a toujours envoyé des bateaux par le fond sans que ne cela fasse réagir quiconque. A-t-on les moyens de faire appliquer cette mesure qui, si elle n’était pas teintée d’arbitraire, aurait quelque chance de réel succès ? La question a été posée aux responsables concernés. Réponse : il y aura des sanctions mais sans pour autant dire lesquelles. Le retrait des permis de circulation ? La loi ne prévoit pas ce genre de situation. Sinon c’est la justice, nous dit-on encore. Oui mais pour quel délit ? Comme avec l’affaire des GPS qui ont été retirés à leurs propriétaires pour ensuite les leur rendre contre une autorisation, comme pour l’exploitation du corail et des lacs qui a été suspendue sans prévoir le vide que cela a créé et le pillage que cela a généré, l’on s’achemine vers un coup d’épée dans l’eau, car les pouvoirs publics ont pris cette grave décision dans la précipitation et sans avoir les moyens juridiques, humains, matériels et financiers pour l’appliquer. Ils n’ont pas non plus exploré toutes les voies pour éviter de faire payer aux bons ce que font les mauvais. « Au lieu de nous aider à mieux travailler et gagner plus pour nous stabiliser, ils nous retirent nos moyens d’existence. Ils vont faire exactement le contraire de ce qu’ils veulent faire. Ils n’ont toujours rien compris et en plus ils brandissent le bâton. Cela va forcément mal finir un de ces jours. »

Slim Sadki

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24 septembre 2007 at 4:41

Mostaganem : L’aventure tourne court pour des harraga

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A l’instar de tous les vendredis, depuis que la mer est au beau fixe, il ne se passe pas un week-end sans qu’une tentative d’émigration clandestine ne soit signalée.

Vendredi dernier, c’est à partir de la plage de Stidia qu’un groupe de clandestins aura mis les voiles. Mais contrairement aux usages, au lieu d’acheter une embarcation avec moteur ou de confier son destin à des passeurs professionnels, ce groupe de jeunes, apparemment originaires de la région, aura jeté son dévolu sur une embarcation en polyester de 4.50 m, appartenant à un marin pêcheur habitant la localité de Aïn Nouissy. Très connu de la corporation, c’est apparemment en raison de son lointain domicile qu’il regagne quotidiennement, à la tombée de la nuit, que le choix des clandestins sera porté sur sa barque. Lorsque vendredi dernier il regagna son domicile à bord de sa vieille mobylette, il ne se doutait pas qu’il était épié dans ses moindres mouvements. Car sitôt le bateau ramené à terre, il enfourcha son motocycle et rentra tranquillement à la maison. Mais qu’elle ne sera sa surprise lorsque le matin, aux premières lueurs, il ne retrouvera pas sa barque. Il comprendra de suite qu’elle avait pris le large. Désespéré, il ira informer les autorités de cette disparition. Sa bonne foi ne sera pas prise à défaut car il savait que sa barque ne pourrait jamais aller bien loin. Et il eut finalement raison. Dans la journée, une information lui parviendra annonçant l’échouage de la barque dans une crique voisine. Il s’avère qu’après quelques courtes heures de navigation, le moteur avait lâché, ce qui provoquera l’échouage de l’embarcation et l’échec de la tentative d’émigration de ces harraga qui, désormais, ne reculeront devant rien pour quitter le pays.

Yacine Alim

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18 septembre 2007 at 6:34

Une autre vague de boat people

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Harraga en partance d’El Kala

Trois embarcations de harraga avec à leur bord 22 jeunes des différents quartiers d’El Kala ont quitté la côte à l’est de la ville, la Vieille Calle, Vergès ou Cap Rosa, dans la nuit de lundi à mardi derniers.

Ils ont minutieusement et discrètement préparé leur entreprise. Les parents, les copains et les voisins ont été pris de court. C’est en fait parce que l’aventure a échoué pour deux des embarcations que la nouvelle s’est propagée. L’une aurait été interceptée par les gardes-côtes algériens et l’autre, à cause d’une panne de moteur, a terminé sa course en s’échouant sur une plage du cap Ferrat (Bizerte), en Tunisie. Les sept occupants de la troisième ont pu rejoindre la Sardaigne d’où ils ont téléphoné pour rassurer leurs proches et prendre des nouvelles de leurs infortunés compagnons de voyage. Les clandestins récupérés par la marine nationale ont été écroués alors que ceux qui sont en Tunisie ont pu recevoir hier la visite de leurs parents à Tabarka. Ils seront remis en liberté incessamment. C’est la troisième vague de boat people qui part d’El Kala. La première a eu lieu le 7 janvier dernier avec cinq jeunes qui sont arrivés à bon port et même revenus de cette aventure. La seconde, il y a tout juste un mois, avec deux embarcations et quatorze personnes, est passée inaperçue, parce que le même jour les gardes-côtes et la gendarmerie, certainement au courant de quelque chose, avaient entrepris une vaste opération coup-de-poing contre les clandestins et ceux qui leur apportent de l’aide. Les jeunes que nous avons rencontrés hier célébraient comme il se doit l’arrivée de leurs amis. Quand ils disent : « Ils sont sauvés », ce n’est pas de leur vie qu’ils parlent, mais de leur condition. « Les Italiens ont besoin de main-d’œuvre au noir et à bon marché, ils auront leurs papiers s’ils se tiennent à carreau quelque temps. Certains partis en janvier et en août ont même pu rejoindre la France », ajoutent-ils pour se rasséréner et montrer qu’ils n’ont pas l’intention d’abandonner leur projet de traverser la Méditerranée. « Il y a eu des départs tous les deux ou trois jours pendant l’été », déclare un autre jeune qui explique que si on ne s’est pas aperçu c’est parce que ce sont des gars d’Alger et ses environs. Il y aurait tout un réseau qui serait mis en place à l’insu de tous pendant la saison estivale qui a été ainsi judicieusement mise à profit. Des affirmations qui ne sont pas tout a fait dénuées de tout fondement, car il semblait en effet assez curieux qu’El Kala ait été épargnée par la déferlante des harraga qui touche toute la côte algérienne et qui ne semble pas ébranler outre mesure la quiétude de nos gouvernants et de la société en général.

Slim Sadki

Written by elharraga

16 septembre 2007 at 6:19