Harraga – Harragas

Combien sont-ils ces harraga qui ont pris le large pour ne plus revenir ?

Archive for mars 2007

Avec nos harraga des siècles derniers (2e partie et fin)

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Malgré la défense du gouvernement français, 200 arrivèrent à Djeddah, mais sans argent, ni provisions, fatigués, malades.

Ils offraient un spectacle affligeant. Certains, dès le premier jour, étaient contraints à mendier, d’autres cherchaient un travail pour sortir de la mauvaise situation dans laquelle ils se trouvaient. Ils devaient accepter leur misère durant plus d’un mois. Les incursions traditionnelles des Bédouins ajoutaient à leur malheur les attaques durant lesquelles on dépouillait les pèlerins et donnaient un spectacle auquel assistaient les pèlerins impuissants, spectacle de nature à enlever aux croyants bien des illusions. Les Algériens étaient rarement attaqués — au dire du consul — quand ils se présentaient en nombre suffisant et lorsque leurs qualités étaient reconnues. Mais le consul rapporte un fait navrant. « Je n’ai, dit-il, à citer que le cas d’un jeune homme arrivé ici avec sa femme enceinte et qui a été obligé de s’arrêter en route pour lui permettre d’accoucher. Il est resté quatre jours isolé et on l’a dépouillé de tout ce qu’il possédait… » Nous manquons d’informations sur leur tragédie aux Lieux Saints. Nos pèlerins lettrés n’avaient aucun penchant pour l’écriture. Notre seule source partielle et partiale reste les rapports du consul de France à Djeddah. M. Hougiouet disait à son ministre des Affaires étrangères, le 30 août 1889 : « Toutes les puissances musulmanes ont été représentées à ce pèlerinage (1889). Seuls les musulmans français (entendez les Algériens) étaient absents, suite à l’interdiction des pèlerinages de 1888 et 1889. » Les Algériens prirent alors un chemin détourné : le Maroc et la Tripolitaine avant d’arriver au Hidjaz. « Ils se sont bien gardés de venir au consulat faire viser leurs passeports au cavas ( ?) que j’envoyais assister au débarquement qui leur demandait leurs papiers. Ils répondirent qu’ils étaient Marocains (à cette époque, le consulat avait signalé de faux passeports fabriqués à Alger et où étaient impliqués des cadres). Le diplomate français préconisait d’obtenir du Chérif du Maroc « le droit de protéger ses sujets car il n’avait point de représentant au Hidjaz. La chose était faisable car on désignait sous le nom de Maghrébins, tous les habitants de l’Afrique occidentale. Cela paraîtrait tout naturel. Le prestige de la France y gagnerait considérablement ». Le consul nous apprend qu’en 1889, 400 Tunisiens et 70 Algériens auraient réussi à tromper la vigilance de l’autorité française. Son rôle était de tout savoir sur les clandestins. Pour les surveiller de près, il disposait d’une légion d’informateurs et d’indicateurs aussi bien à Djeddah, La Mecque, Médine qu’à Yanbû’ (port en face de Médine). Les moindres faits et gestes lui étaient rapportés. Une de sa correspondance porte les noms de gens à surveiller à leur retour en Algérie pour attitude anti-française. Al hadj Ben Abed Al Hachemi, du cercle de Tiaret et Slimane Ould Mobammed Ben Bâ’ de Frenda ainsi qu’Al hadj ‘Isâ Ben Cheikh. Leur crime fut d’avoir essayé d’empêcher les Algériens d’embarquer sur le vapeur français La Gallia ainsi que leur propagande en faveur des bâtiments anglais. La liste de clandestins à signaler à Alger est parfois longue. Les indications qu’elle mentionne nous renseignent sur leur origine, leur âge et surtout sur leur activité sociale :
Al hadj Ben Ahi, propriétaire à Blida et son fils AI hadj Mohammed.
Al hadj Hammouda, marchand de blé à Alger.
Al hadj Ahmed Denan, boulanger à Alger.
Al hadj Ahmed Al Moghrabi Al Souici, marchand de beignets à Alger.
Al hadj Nadir Ben Vatal, commerçant à Constantine.
AI hadj Ahmed Al Kambari, portefaix à Alger.
AI hadj Alimed Oulad Al Chaïkh, cultivateur à Zouaoua.
AI hadj Mohamed Ben (illisible), portefaix à Alger. Il serait facile aux autorités algériennes de les découvrir à leur retour. Mais il est possible que plusieurs aient quitté notre territoire (la colonie) avant l’interdiction. La santé de ces pèlerins était bien fragile (malnutrition, épidémies, cupidité de certains membres accompagnateurs, non-assistance médicale…). La mission algérienne manquait de directives, de savoir-faire, et peut-on dire de discipline. Les négligences et le mépris du pèlerin étaient manifestes. Le directeur de l’administration départementale et communale écrivait, de Paris, au Gouverneur général, le 27 septembre 1892, ce qui suit : « Le médecin qui accompagne les pèlerins devra bien comprendre qu’il n’est pas envoyé pour accomplir un acte religieux ou pour faire un voyage de plaisir. Mais pour renseigner le consulat sur l’état sanitaire, le nombre de morts, leurs noms et savoir ce qu’ils laissent afin que le consul puisse réclamer au beït al mal…, et enfin faire parvenir au consulat les plaintes et les réclamations que les pèlerins ont à adresser… » Dès mai 1852, on préconisait déjà que le médecin porte le titre officiel de vice-consul ou d’agent consulaire et la possibilité d’intervenir en faveur des démunis, surtout auprès des autorités ottomanes. Le choix du personnel médical accompagnant les pèlerins ne fut pas toujours heureux. Incompétence, immoralité se répercutèrent sur les malades. Le cas de cet infirmier algérien fut une grave erreur dans le recrutement. « En ce qui concerne le personnel des infirmiers admis à bord du vapeur Gargovia, M. de Mazières (haut responsable) fit connaître que l’un d’eux, dès le départ d’Alger, se déclara malade et sa qualité lui permit de bénéficier d’un lit sur lequel il se prélassa jusqu’à l’arrivée du navire à Port Saïd. Là, il offrit ses services aux pèlerins pour l’expédition de leurs lettres. Un agent de la santé de ce port, ayant bien voulu se charger de déposer à la poste des lettres de pèlerins, l’infirmier s’imposa comme intermédiaire. Il reçut le prix des timbres des pèlerins pour les remettre à l’agent de la santé, mais il exigeait d’eux 0 Fr 50 alors qu’il remettait à celui-ci, 0 Fr 25. Ce n’est que sur intervention du commissaire du gouvernement à Yanbû’ que cette opération prit fin… ». M. de Mazières dut, à nouveau, intervenir au commerce d’alcool auquel se livrait ce même individu.

Le retour

Comment l’envisager alors qu’on est sans billet de retour ? Sans ressources et sans raisons de rester au Hidjaz ? En désespoir de cause, on s’adressait au consulat de France qui ne demandait que de se débarrasser de ces « hôtes » devenus indésirables, vite acquis à des courants politico-religieux hostiles, et vite travaillés par la propagande pan-islamique. Il ne restait que le rapatriement, mais il fallait trouver des navires français en partance pour le Maghreb. Le 1er lot était composé d’une vingtaine de malades qui étaient arrivés avant l’interdiction. Il y avait pourtant les services turcs et égyptiens chargés de recueillir les indigents mais les nôtres « voulaient dissimuler leur qualité de Français musulmans » selon le consul. « Aussi, dit-il, me suis-je décidé à faire un léger sacrifice. L’agent d’une compagnie étrangère ayant consenti à se contenter du quart du prix de la place ordinaire, je les ai expédiés à Yanbû’ et j’ai lieu de penser qu’il y aura dans cette ville des navires qui les ramèneraient gratuitement à Tripoli ou à Tanger d’où il leur sera facile de rentrer à Alger. Ils les faisaient repartir sur réquisition aux frais de l’Algérie, mais leur nombre augmentait sans cesse : 12 en 1903 , 170 en 1907. Une autre source nous donne pour 1903-1904, 250 clandestins à rapatrier de Djeddah. Certains se trouvaient bloqués à Suez sans ressources et dans l’impossibilité de se rendre au Hidjaz. Ils étaient 84 en 1903. » Ces rapatriés occasionnaient un surcoût de dépenses pour le budget algérien. Signalons que beaucoup de ces harraga rentraient par la voie terrestre pour éviter la quarantaine (isolement imposé à un navire portant des personnes en provenance d’un pays où règne une maladie contagieuse) et la visite sanitaire. A l’arrivée au lazaret de Matifou, les sanctions attendaient nos hadjis (l’article 11 de l’arrêté du 10 février 1894 prévoyant l’internement des sans-autorisations), l’internement ou la prison pour ceux qui n’avaient pas de passeport. Certains étaient dirigés sous escorte de la gendarmerie vers les communes qu’ils auront désignées (en 1907, plusieurs pèlerins donnèrent de faux noms et de fausses adresses). Quant à l’internement, il était fixé au début, entre 2 et 6 mois selon les cas. C’est ainsi que le nommé Tahar Ben Moussa de la tribu des Brarcha, qui avait effectué clandestinement le voyage à La Mecque, fut condamné à 2 mois de prison, nous dit le chef du bureau arabe de Tébessa le 22 juin 1906. L’année suivante (1907), 76 pèlerins furent internés à Tadmit. Mais on s’aperçut que l’internement de 3 mois était très insuffisant pour stopper la contagion des départs. A ce « prix », on continue à braver l’interdit tant que la certitude d’être rapatrié gratuitement était possible. Toutefois, on en vint à faire payer le prix du billet Djeddah-Alger. Parfois, la fin du voyage coïncidait avec la fin de la vie. Nombre de pèlerins exténués, souffrants, rendaient l’âme au lazaret (établissement isolé dans une rade où l’on garde en quarantaine). Pour l’enterrement, on tenait compte des coutumes de chez nous : orientation des fosses, lavage du corps, etc. En 1907, on enregistra 40 décès au lazaret. Les frais d’inhumation étaient de 32 Fr répartis comme suit : 10 Fr pour la fosse — 12 Fr pour le cercueil, désinfection 4 Fr, diverses dépenses, 6 Fr. Pour les non-indigents, c’étaient aux héritiers de supporter les frais. Dans les bagages de nos clandestins, dès l’arrivée, la fouille ! Douanes et gendarmerie mettaient la main, non sur des chapelets ou des turbans ou des tapis pour la prière, mais des armes à feu et de la poudre et en grande quantité, le tout acheté au Hidjaz à bon prix ! Certes, devant les incursions des Bédouins nomades sur la route de La Mecque, Médine et Yanbû’, les coupeurs de route dépouillaient impitoyablement ces pèlerins. Les autorités ottomanes n’y pouvaient rien. Alors, les Algériens furent autorisés à prendre leurs fusils pour sauver leur vie et leurs biens. Mais les marchés des villes saintes offraient mieux et plus et chaque pèlerin s’offrait une ou plusieurs armes et tout le savoir-faire était de bien les dissimuler. La quantité inquiéta les autorités. Pour fixer les idées, nous publions un état des armes saisies sur les pèlerins, noms et prénoms —tribu — cercle et désignation des objets saisis. Nous reproduisons cette liste de 15 personnes, entre autres, du 3 novembre 1855. Les détails qu’elles donnent sont édifiants. La lettre du directeur des Douanes de l’Algérie adressé au gouverneur général le 28 novembre exprimait l’embarras que posait ce trafic et préconisait « la répression de la contrebande des armes et munitions de guerre que les indigènes de La Mecque essaient chaque année d’introduire en Algérie ». Certes, certains hadjis rentraient isolément dans leurs douars et n’étaient guère signalés à l’adjoint indigène que 24 heures après, ce qui donnait le temps suffisant pour « cacher le trésor ». On confisquait au débarquement des quantités importantes. La conquête de l’Algérie ou du moins de certaines régions n’était pas terminée. Les soulèvements des populations étaient fréquents. Mais la surprise des douaniers ne s’arrêtait pas là. Il y avait, en plus des fusils et des pistolets, de la poudre dissimulée. Qu’on devine où et comment ? Dans des vases en fer blanc hermétiquement fermés que nous appelons aujourd’hui zamzmiya et dont la partie supérieure contenait sur double-fonds, de petites quantités d’eau de La Mecque — mâ zamzam — très apprécié des musulmans. Le document concernant cette poudre saisie parle de 45 kilos ! En une seule prise. Le danger pour l’occupation était réel. On fit publier dans les tribus un avis nécessaire pour prévenir ces tentations d’introduction en faisant connaître aux indigènes, les peines qu’encouraient les contrevenants. La quantité de poudre saisie fut versée à l’artillerie. Et malgré la surveillance et la répression, le trafic battait son plein. En mars 1875, le service de Bône (Annaba) découvrit 200 pistolets, armes de guerre sur des gens arrivés de Tunis par le paquebot de la compagnie Valery. Ces pistolets, étant prohibés, furent mis au dépôt en attendant la décision du Gouverneur général. Par télégramme du 23 mars 1875, au chef de la colonie, le directeur de la douane « disait l’inspecteur de Bône m’informe que vous avez autorisé, le général commandant la division, à faire la remise des armes saisies si leurs propriétaires continuent leur voyage par mer ». Le service des Douanes n’agissait dans la circonstance qu’au point de vue politique, à rendre les armes en ayant mis soin toutefois de les faire consigner à bord. Il s’agit certainement de pèlerins marocains propriétaires de ces armes, dont la plupart transitaient par l’Algérie. Les autorités avaient prévu « l’après-Bône ». Le directeur ajoutait dans sa correspondance : « Les Marocains ne tarderont vraisemblablement à arriver à Alger ; de là, ils se dirigeront vers leur pays. A défaut de communication par mer, ils prendront la voie ferrée. Dans ce cas, les armes pourraient être dirigées sur Oran par wagon fermé au moyen de plomb apposé par la douane. Mais de cette localité, le service n’a plus aucun moyen d’assurer le transport à l’étranger. » La réponse du chef de la colonie traduisit toutes les difficultés à trouver une solution. « Si les pèlerins, dit-il, vont au Maroc par mer, on peut leur laisser emporter leurs amies. Mais s’ils ne peuvent traverser l’Algérie avec… les armes doivent être saisies et n’être rendues que dans un des postes frontières de la province d’Oran… » D’autres Marocains, débarqués à Matifou en raison de la quarantaine, connurent les tracasseries les plus éprouvantes de la part des autorités françaises. Ils adressèrent une requête au comte de Gueydon, gouverneur le 18 mars 1873. « Venant de Djeddah et d’Egypte… Ils étaient 5, transportant 6 fusils et 143 pistolets ‘‘tous armes indigènes (sic)’’. Saisies par la douane « mais nullement pour être vendues par eux en Algérie », c’était ce qu’ils affirmaient. Espérant que cette saisie n’était que provisoire, ils en attendaient leurs restitutions, les soussignés devant se rendre à Oujda car les frais de séjour à Alger étant élevés, ils devraient rejoindre au plus tôt leur famille. Un simple coup d’œil, ô combien rapide hélas ! à l’occasion d’une virée aux Archives d’Aix-en-Provence, nous a permis de lever le voile sur un sujet vierge, inconnu des lecteurs, encore moins des chercheurs, relatent les innombrables difficultés que rencontrèrent nos compatriotes des siècles derniers et ce, afin d’accomplir le 4e fardh de notre sainte religion. Cependant la richesse insoupçonnée de ces milliers de documents : notes, rapports, correspondances, décisions, mesures administratives, renseignements sur les indigènes, trafics de passeports, méthodes policières, rivalités franco-anglaises au sujet du transport maritime… Le tout nécessite un dépouillement patient et systématique des cartons qui consacrent une grande partie de leur contenu à nos harraga — le terme convient parfaitement à leur épopée, à leur sacrifice. La tâche qu’entamera le chercheur permettra de connaître dans les détails l’histoire de ce face-à-face, de près d’un siècle, entre croyants sans ressources mais irréductibles et une administration coloniale confrontée à l’inhabituel, prise souvent au dépourvu, baignant dans la paperasse, laissant le dernier mot aux honorables hadjis.

L’auteur est : Professeur d’histoire, Université d’Alger

M. Belhamissi

Written by elharraga

18 mars 2007 at 6:09