Archives de janvier 2009
Impuissant, le gouvernement reconnaît enfin la gravité du phénomène : Les harraga mettent à nu le système
Le Premier ministre a reconnu encore hier la gravité du phénomène de la harga. « C’est une crise, voire une tragédie nationale, un problème sérieux qui a touché la société algérienne dans ses valeurs », a-t-il indiqué en marge d’une journée parlementaire sur la réconciliation nationale. Explorant l’étendue de ce phénomène, Ahmed Ouyahia ajoute que « la société est gravement secouée par l’émigration des jeunes ». Il le décrit comme étant « une longue affaire, pas seulement une affaire de milliards de dinars, de programmes ou de mesures ». Mais si ce n’est pas tout cela, de quoi s’agit-il alors ? Le Premier ministre pense qu’« il s’agit d’un mal profond, là où on se sent responsable et citoyen ». S’étonnant de la persistance de ce phénomène « malgré le démarrage du processus de développement », M. Ouyahia ne semble pas comprendre cette jeunesse qui se jette à la mer puisque, convaincu qu’il est, il considère que « même s’il y a le chômage, il n’y a pas de pénuries pour gagner sa croûte ».
N’ayant apparemment que la solution de précarité pour une jeunesse en détresse, le Premier ministre concède toutefois que le problème, en fait, consiste « à redonner à cette jeunesse une flamme d’espoir et une raison de croire en son pays ». Le phénomène, selon lui, « n’est pas conjoncturel ». Et au-delà de sa dimension tragique, estime-t-il, « il y a un problème de civisme ». M. Ouyahia n’hésite pas, en effet, à faire porter à la société une part de responsabilité dans cette hécatombe, dont il ignore l’origine, qui frappe la jeunesse algérienne. En résumé, le Premier ministre veut surtout faire admettre que le phénomène de la harga, qu’il qualifie, visiblement par convenance lexicale, de « tragédie nationale », n’est dû ni à la panne économique, le chômage et la précarité sociale ni à la situation politique dans le pays. Le désespoir semble, selon M. Ouyahia qui a visiblement le souci de défendre le bilan du président Bouteflika, une maladie orpheline dont on ne connaît pas l’origine et encore moins la thérapie. Quoi d’autre que le chômage, l’injustice sociale, l’étouffement jusqu’à l’asphyxie des libertés publiques et individuelles, des libertés politiques, pourrait amener la jeunesse à fuir son pays ? Lorsqu’un jeune Algérien décide d’affronter la houle de la Méditerranée dans une embarcation de fortune, au péril de sa vie, cela signifie qu’il y a vraiment feu en la demeure. Entrevoir l’espoir au bout d’une hypothétique et périlleuse traversée de la Méditerranée ne veut, en réalité, rien exprimer d’autre que la situation de désespoir extrême que vit cette frange écrasante de la société. Seulement, les autorités du pays refusent de l’admettre.
La raison est simple : le harrag est cette laide icône qui renvoie à la grave panne économique de l’Algérie et qui caricature tout le mal qui ronge le pays. Un pays où l’on tabasse des enseignants qui organisent un mouvement de contestation pour dénoncer leurs conditions socioprofessionnelles, un pays où aspirer à une vie digne est un acte répréhensible. L’on comprend à présent pourquoi le gouvernement a décidé de criminaliser l’émigration clandestine qui ne s’est cependant pas arrêtée en dépit des lourdes sanctions que prévoit désormais la loi. La trique n’a jamais été une solution au désespoir. Un désespoir qui n’a pas seulement touché les chômeurs ou les 500 000 jeunes que l’école algérienne éjecte dans la rue, mais aussi des cadres et des universitaires qui sont de plus en plus nombreux à opter pour l’émigration. Et certains parmi eux sont à l’abri du besoin matériel. Ils sont plutôt à la recherche d’endroits où il fait bon vivre, avec en sus une bonne scolarité pour leurs enfants. Le phénomène des harraga cache un véritable drame national que le ministre de la Justice « n’arrive pas à comprendre ». Le ministre d’Etat et secrétaire général du FLN répondait aux journalistes qui le questionnaient autrefois sur le phénomène des harraga : « Si quelqu’un a une recette miracle, nous sommes preneurs. » Un aveu d’échec doublé d’une incapacité à trouver des issues aux problèmes que vit le pays.
Par Said Rabia
De l’autre côté de la terre
On parle beaucoup de harraga en ce moment, tout le monde, sauf les harraga, qui préfèrent agir plutôt que de discourir. Quelle est la bonne analyse ? Il n’y en a pas ou il y en a beaucoup, ce qui revient au même. Une des dernières en date est la lettre de Yasmina Khadra l’écrivain à Abdelaziz Belkhadem le gouvernant, chargé officiellement par Bouteflika du problème des harraga. Le premier, exilé lui-même, volontaire et par avion, a répondu au second, lui-même responsable sans l’être mais payé aussi, a expliqué que la réponse du second, « on ne peut rien faire », devrait pousser à la démission, ce qu’il n’a aucune intention de faire.
L’Algérie nous a habitués à la surenchère, entre-temps, beaucoup de harraga ont coulé sur les ponts et comme le rapporte El Khabar d’avant-hier, 600 corps d’Algériens sont actuellement en attente d’être brûlés en Espagne, les corps n’ayant été réclamés par personne, pas même par Zerhouni, le corps électoral et l’élection présidentielle. Ce drame récent n’a pas empêché le dernier intervenant en date de dire n’importe quoi. Tayeb Belaïz, puisqu’il s’agit de lui, ministre de la Justice par ailleurs et qui a contribué à pénaliser l’exil en rendant passible de prison toute personne qui part sans l’autorisation du ministère des Transports, a eu cette réponse : « Nous n’avons pas réussi à identifier les raisons qui poussent les harraga à partir. »
Pourtant, on ne demande rien au ministre, pas même de faire le tour d’Algérie en imposant des symposiums, on lui demande simplement, en Conseil des ministres, de demander à ses collègues pourquoi leurs enfants sont à l’étranger, en études ou dans des postes confortables. Les ministres, s’ils en ont le courage, le lui diront, tout comme ils lui conseilleront de faire la même chose pour ses enfants, si ce n’est pas déjà fait. Mais en avion, billet payé en première classe. C’est toujours mieux qu’une barque dont le fond n’est assuré par personne.
Par Chawki Amari
Un projet de loi pour sanctionner les réseaux de trafic des harraga
Le texte de loi qui a suscité des interrogations et un débat sérieux demeure celui ayant trait au code pénal, notamment dans son article 175 bis faisant référence au phénomène des harraga.
Dans son intervention, Tayeb Belaïz, ministre de la Justice, garde des Sceaux, s’est longuement attardé sur les objectifs visés, à travers l’élaboration d’un tel article, et ce, afin de mettre fin à tout amalgame ou mauvaise interprétation. Il ne s’agit pas, a-t-il tenu à préciser, d’incriminer les harraga, mais plutôt de sanctionner les réseaux qui organisent ce type de trafic. « Ce texte a pour objet d’opérer une harmonie avec les autres textes juridiques dans le but d’adapter notre dispositif normatif avec les conventions internationales ratifiées par notre pays », a fait remarquer le ministre de la Justice, qui énumère par là même les modifications apportées au texte, à savoir l’insertion du travail d’intérêt général comme peine de substitution à celle de l’emprisonnement, l’incrimination de la traite des personnes et du trafic d’organes, la prise en charge du phénomène du trafic illicite de migrants, la répression de certains faits relevant d’infraction à la législation et à la réglementation sur la sortie du territoire national. Selon le ministre, les mécanismes de mise en œuvre sont prêts et seront appliqués une fois la loi publiée dans le Journal officiel. Lors de cette séance, plusieurs députés ont fait part de trois propositions d’amendement de l’article 175 bis du code pénal.
Ces élus ont été unanimes à relever que cet article disposait d’une double peine pour les harraga, indiquant qu’il « est inconcevable de faire face à une tragédie nationale uniquement sur le plan juridique, le phénomène exigeant un traitement multidimensionnel couvrant les aspects politique et socioéconomique, au lieu de se limiter à l’aspect punitif ». En dépit de l’insistance des députés, la commission des affaires juridiques, administratives et des libertés a rejeté les propositions en question, arguant que l’annulation du dernier alinéa de l’article 175 bis « conduira à un vide juridique et empêchera de poursuivre les auteurs de ces crimes », ajoutant que cet alinéa constitue « une règle juridique générale et abstraite qui ne concerne pas une catégorie de personnes donnée ». Pour plus de clarification, le ministre a tenu à préciser que cet alinéa « ne s’inscrit pas dans le cadre du protocole de lutte contre le trafic terrestre, maritime et aérien des migrants qui incrimine les actes des réseaux spécialisés dans le trafic de migrants », expliquant dans ce sillage que les migrants sont considérés comme victimes et sont exempts de toute responsabilité. M. Belaïz a soutenu que vu cette infraction – le phénomène du trafic illicite de migrants – constitue une activité criminelle dangereuse et nouvelle dans le monde s’établissant sur des réseaux organisés et spécialisés à la recherche de gains variés et illicites, il est devenu nécessaire de la contrecarrer par la mise en place d’une législation coercitive, répressive et plus vigoureuse. Trois projets de loi ont été adoptés hier, à l’APN, lors d’une séance plénière. Il s’agit, outre le premier sus-cité, du projet de loi relatif à la protection du consommateur et la répression de la fraude.
Par Nabila Amir
85 harraga sauvés et un réseau démantelé en 2008
Bilan annuel des garde-côtes
Selon le bilan annuel des garde-côtes de la wilaya de Mostaganem, pas moins de 50 jeunes harraga ont été sauvés d’une mort certaine après les interventions de sauvetage menées par les garde-côtes en pleine mer.
Ces jeunes, âgés de 20 à 35 ans, tous originaires des villes de l’intérieur, à l’instar de Mascara, Relizane et Tiaret, avaient pris le large à partir des côtes de la région Est de Mostaganem pour rejoindre les côtes espagnoles à bord de 8 embarcations. D’autre part, les services de la gendarmerie, et durant la même période, ont arrêtés 35 immigrés clandestins à travers différents sites réputés être des lieux d’embarquement des groupes de harraga, comme la plage Chaibia, Petit Port, Ouled Boughalem, où les réseaux d’immigration clandestine sont bien implantés et préparent minutieusement les voyages des groupes de jeunes, moyennant la somme de 80 mille dinars par personne. Le dernier réseau d’immigration clandestine, qui activait à travers la région de Sidi Lakhdar, composé de 3 personnes, a été démantelé par les services de la gendarmerie nationale au mois de décembre dernier.
Par Larbi Benzidane
Tout cerveau qui s’exile est un assassinat : Lettre ouverte de Yasmina Khadra à M. Belkhadem
par Yasmina Khadra
Il existe un miracle en chaque chose, M. Belkhadem. Le miracle de réussir là où d’autres ont échoué. Le miracle de démissionner quand on ne peut plus rien donner… Voyez-vous ? Il suffit de le vouloir.
Vos propos concernant les harraga, ce nouveau fléau qui dépeuple nos rues, nos chantiers, nos stades, notre jeunesse, sont irrecevables. Un responsable politique a des obligations et des problèmes à résoudre. Il a aussi le droit de rendre le tablier s’il a conscience de son inutilité. L’Algérie n’est pas un fief de rentiers, encore moins une sinécure. Elle est une Nation, un Peuple, un Destin, et exige un maximum d’engagement et d’abnégation. Il s’agit de la servir, et non de l’asservir. Il s’agit d’efficacité et non de privilèges. Il s’agit de sacrifices quotidiens, de transcendance permanente et de concertations tous azimuts, car il arrive parfois aux divergences de nous éveiller à nos erreurs et à l’apport inestimable des opposants. Un discours n’est solvable que lorsque ses répercussions sur le terrain sont payantes. Il ne suffit pas d’occuper une tribune pour dominer son monde, encore faut-il le convaincre, parvenir à lui mettre la main à la pâte et le mener au bout de l’ensemble des défis que l’on est supposé relever.
Or, le constat est désespérant. Comment peut-on sévir contre une jeunesse effroyablement désenchantée alors qu’il est question de la sauver de l’ennui en train de la chosifier ? Comment ose-t-on jeter en prison de jeunes gens qui ont choisi de risquer leur vie au large de la mer plutôt que de continuer de moisir au pied des murs défigurés ou à l’ombre des cafés sinistrés ? Depuis quand les geôles sont-elles des cures thérapeutiques, un antidote, une panacée ? Incarcérer les Harraga est un non-sens, une absurdité, un traitement contre-nature.
Cela dénote de l’inaptitude de nos responsables à s’assumer, préférant faire porter le chapeau à ceux-là mêmes qui ploient sous d’intenables carcans – Il n’est pire cruauté que de faire, des souffre-douleur, des boucs émissaires !…
L’Algérie est un paradis, M. Belkhadem ; un paradis dont les rêves sont ailleurs ; ce qui pousse des milliers d’adolescents à sauter dans des embarcations de fortune pour aller à leur recherche parmi les naufrages mortels et les insolations irréversibles. Aucune nation ne peut avancer sans mythes et aucune jeunesse ne peut forcir sans idoles. Qu’avons-nous fait de nos mythes et que sont devenues nos idoles dans cette quête névrotique de l’enrichissement suspect qui a fait de nos maires, de nos walis, de nos députés, de nos sénateurs, enfin de l’ensemble de nos faiseurs de société des faiseurs de désillusions ?… Le miracle existe, M. Belkhadem. Il suffit d’y croire. Or, il nous semble que nous avons perdu la foi en toute chose dans ce pays où la lucidité, le souci des autres et la conscience citoyenne se sont mus en slogans blancs. Notre jeunesse ne demande pas ; elle exige de nous que l’on assainisse ses lendemains en lui proposant des projets concrets, un devenir fiable, des repères probants, bref une vraie feuille de route reposant sur un programme clair et réalisable. Elle ne demande pas la lune, mais une place précise dans sa patrie, et un rôle à même de l’enthousiasmer et de la mobiliser autour d’une ambition légitime. Elle réclame du travail, des débouchés, une formation adéquate, du respect surtout, et la confiance sans laquelle aucune mission n’est envisageable. Son problème, qui semble échapper à nos responsables, est simple : elle veut vivre décemment, dans son pays ; elle veut retrousser ses manches et contribuer à l’aboutissement d’un idéal sain et ragaillardissant. C’est parce qu’elle ne sait plus où donner la tête qu’elle confie, chaque soir à l’heure où la mer s’apaise, son destin à une boussole pipée ou un passeur suicidaire… Notre jeunesse souffre, M. Bekhadem. Elle a épuisé toute sa patience, toutes ses prières et tous ses ras-le-bol.
Elle est laminée, lessivée, dévitalisée et n’éprouve plus le besoin de survivre à son désarroi grandissant. Et si elle ne fait plus confiance à vos promesses, c’est parce que vous ne les avez jamais tenues.
C’est parce qu’elle refuse de céder à la violence, parce que les maquis intégristes ne constituent plus un territoire raisonnable des revendications élémentaires, qu’elle préfère offrir ses ultimes espérances aux poissons et à la furie des flots. Aussi est-il urgent d’arrêter de la considérer comme une tare sociale ou une tracasserie politique et de se rendre compte combien son désespoir nous renvoie à nos incompétences et notre culpabilité. Tout Algérien qui meurt de malvie est un crime ; tout cerveau qui s’exile est un assassinat ; tout espoir qui s’éteint est une trahison et tout aveu d’impuissance de la part d’un décideur est une catastrophe. Alors, lequel des miracles choisir : celui de la rédemption ou bien celui de la démission.
Oran: Quatre harraga portés disparus
par J. Boukraâ
Un jeune âgé de 22 ans, candidat à l’émigration clandestine, a été admis, hier matin, au service des UMC du centre hospitalo-universitaire d’Oran, dans un état critique. En fait, le jeune faisait partie d’un groupe de cinq autres personnes qui ont quitté les côtes algériennes à partir d’une plage de la localité de Kristel relevant de la commune de Gdyel à l’est d’Oran, selon ses déclarations.
Les infortunés avaient pris le départ, la nuit de mardi à mercredi, à bord d’une embarcation. Le rêve de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée s’est écroulé au bout de quelque heures. Les conditions météorologiques extrêmes: mer agitée, pluies battantes, vents violents et le froid ont transformé ce rêve en cauchemar. Le moteur de leur embarcation est tombé en panne et celle-ci s’est renversée. Le jeune a réussi à rejoindre la plage à la nage. Il a été découvert sur une plage, à Oran est, alors que le sort des quatre autres n’est pas encore connu.
Pour rappel dix-sept candidats à l’émigration clandestine ont été secourus, au début de la semaine dernière par les gardes-côtes au large, à quelque 20 miles nautiques, au nord des côtes oranaises. Les infortunés âgés de 19 à 32 ans, tous originaires d’Oran, dont un bon nombre du quartier des «Planteurs» sont restés au large pendant 3 jours, après que le moteur de leur embarcation soit tombé en panne. Ils ont été repérés par un méthanier algérien, le «Boumerdès» qui a alerté les gardes- côtes.
Ils avaient quitté les côtes algériennes à partir de la plage dite «Sbiâate» dans la wilaya d’Aïn Témouchent. Après trois heures de navigation, leur moteur avait flanché et le rêve s’était transformé, soudainement, en cauchemar.
Emigration clandestine : 17 harraga interceptés
Un groupe de dix-sept harraga a été intercepté, hier, par les éléments de l’unité marine 350, à 20 miles nautiques au nord d’Oran.
Les gardes-côtes, relevant du groupement de Mostaganem, ont réussi à localiser l’embarcation de type pneumatique qui dérivait depuis plus de trois jours. Selon des informations concordantes, les jeunes harraga, âgés entre 19 et 35 ans, ont pris la mer à partir de la plage témouchentoise de S’biat. Malgré la houle et le mauvais temps, les jeunes harraga, originaires d’Oran, n’ont pas hésité à se lancer dans l’aventure. Une panne de moteur et une mer démontée ont fini pas avoir raison de l’embarcation rudement ballottée par les vagues en furie. Complètement déboussolés, les harraga ont dérivé à la défaveur d’un froid glacial et de la faim. A leur arrivée au port d’Oran, les candidats à l’émigration clandestine se trouvaient dans un état de déshydratation et de malnutrition avancé. Certains d’entre eux ont été dirigés vers les UMC pour une prise en charge médicale urgente. Ils seront déférés devant le parquet du tribunal d’Oran qui aura à statuer sur leur cas.
Par A. Br.
La société marocaine au secours de ses harraga
Drames migratoires et implication citoyenne : Ce qu’on peut faire pour stopper l’hémorragie
Accompagnés de Roland Benjamin Huguenin, ancien porte-parole du CICR et expert associé à l’Institut Panos Paris, une ONG qui travaille sur la problématique des média et les questions migratoires, de Mohamed Farhane, journaliste à l’agence MAP et de Abdelkader Gatra, reporter au quotidien Al Ahdath Al Maghribiya, nous nous rendons à Khouribga, une ville de l’intérieur du Maroc située à environ 120 km au sud-est de Casablanca.
Khouribga et Beni Mellal (Maroc) : De notre envoyé spécial
Objectif de l’opération : rencontrer des harraga marocains et nous enquérir du formidable travail accompli sur le terrain par une association basée à Khouribga, et qui s’est vouée à la prise en charge d’anciens émigrés clandestins. Ses initiales : AFVIC, Association des amis et familles des victimes de l’immigration clandestine. Au bout de deux heures de trajet, frayant au milieu d’un fabuleux paysage rustique dans les profondeurs du Maroc pastoral, nous voici à Khouribga, charmante petite ville toute coquette et toute proprette comme la majorité des villes marocaines. C’est dans l’ancien site de la ville que l’AFVIC a pris ses quartiers ; un lotissement pittoresque dominé par de petites villas d’allure coloniale appelé « Village OCP ». Et pour cause : il a été érigé par l’Office chérifien des phosphates au profit de ses cadres. L’OCP est au Maroc ce que Sonatrach est à l’Algérie. D’ailleurs, Khouribga est connue pour être une ville minière : elle est la capitale mondiale du phosphate. Mutatis mutandis, c’est un peu la Hassi Messaoud marocaine.
« Le Triangle de la Mort »
Réputation moins reluisante, la province de Khouribga est également connue pour être fortement émettrice d’émigration illégale. Elle fait partie d’une zone très marquée par le drame des pateras, les barques des harraga, une zone surnommée par les Marocains le « triangle de la mort ». Les deux autres sont Béni Mellal et Fqih Ben Salah, nous explique-t-on. Une charmante petite villa abrite les locaux de l’AFVIC. L’association a été créée le 2 août 2001 par un groupe d’amis émus par les images de deux Guinéens « découverts morts gelés le 2 août 1999 dans le train d’atterrissage d’un avion à l’aéroport de Bruxelles » indique le site de l’association (www.afvic.info). Ils voyaient surtout leur ville se vider de ses jeunes par quartiers entiers, et ils ne voulaient pas assister en spectateurs à cette hémorragie, comme nous l’explique Noureddine Karam, président de l’association (lire interview).
Depuis sa création, l’AFVIC multiplie opérations de sensibilisation, campagnes d’information, interventions dans les collèges, dans les lycées, campagnes de dénonciation des violations des droits de l’homme commises à l’encontre des migrants, réalisation de spots et de films vidéo pour raconter les drames des « damnés de la mer », fonction de veille et d’alerte suivie d’enquêtes et de rapports sur les naufrages de harraga en mer adressés à qui de droit. Ainsi, en quelques années, l’AFVIC est devenue l’interface incontournable entre les pouvoirs publics et les harraga ainsi que leurs familles. Elle est le refuge des sans-voix et la mémoire d’une tragédie en passe d’être engloutie par les flots, comme ces corps de harraga voués à l’incinérateur ou enterrés sous X sans que l’on connaisse jamais leur projet de vie. Sans doute en raison de la proximité de l’Europe par sa pointe sud, le Maroc a connu le phénomène du « h’rig » bien avant nous. Ce qui explique l’émergence d’une société civile forte et un mouvement associatif très mobilisé pour prendre en charge les questions migratoires.
« Il y a environ 70 000 associations agréées au Maroc (toutes activités confondues, ndlr) », explique Araj Jelloul, président d’une association basée à Berkane, baptisée « Homme et environnement ». Araj Jelloul nous a malheureusement quittés le 7 novembre dernier. Il nous disait combien il était attaché à la défense des droits des Subsahariens au Maroc, si bien qu’une cellule a été créée au sein de cette association spécialement à cet effet. Citons également une autre grande ONG marocaine intervenant dans ce même créneau, le Gadem : Groupe anti-raciste pour la défense des droits des étrangers au Maroc, et que préside un ancien membre fondateur de l’AFVIC, Hicham Rachidi. Le Gadem s’est lui aussi investi dans la défense des migrants subsahariens. Mais l’AFVIC reste l’association phare au Maroc pour la sensibilisation sur le drame des harraga.
Des formations au profit d’ex-harraga
Pour cette rencontre avec la presse, l’AFVIC a souhaité faire le point sur un projet de trois ans monté sous la férule de l’Union européenne. Il faut dire que l’UE est le principal bailleur de fonds de l’association, comme du reste, de la plupart des associations intervenant dans le créneau migratoire. Encore faut-il avoir la formation adéquate pour manager des projets de cette envergure, savoir monter les dossiers et les négocier, l’exercice exigeant une certaine « technicité ». « La première chose à laquelle nous nous sommes attelés en créant notre association, c’était la formation. » confirme N. Karam.
Autour d’une table ovale garnie de gâteaux traditionnels, un débat est organisé avec un groupe d’anciens migrants, expulsés pour la plupart, et des responsables associatifs. L’objet est d’évaluer donc ce projet européen dont le code est « Projet Albamar ». Albamar vient de la contraction des noms « Albanie » et « Maroc ». Il porte sur la prise en charge d’anciens émigrés d’Albanie et du Maroc à leur retour au pays. Il s’agit surtout de prodiguer une formation assortie d’un stage au profit d’anciens harraga. « Ce programme a touché 260 personnes et a généré 500 actions », indique Noureddine Karam. Les stages dispensés relèvent davantage de la formation professionnelle et visent à aider l’émigré à se reconstruire mentalement, socialement et matériellement, avec à la clé, une qualification qui pourrait lui ouvrir des portes dans le monde du travail. Ces stages sont rémunérés à hauteur de 1500 dirhams (environ 15 000 DA). L’association se charge de démarcher les entreprises de la province de Khouribga et de la région de Tadla Azilal (Béni Mellal) pour accueillir ces stagiaires. « Les gens attendent beaucoup de nous », confie Ahd Ouaâki, membre du staff. « Certains s’imaginent que l’association est à même de régler tous leurs problèmes », poursuit-elle.
Dans la salle, les échanges sont parfois vifs. La plupart des présents sont des expulsés. Leurs récits sont poignants et leurs doléances nombreuses. D’aucuns sont appâtés uniquement par le petit pécule. D’autres espèrent pouvoir retourner en Europe par le biais de l’association. Hicham, ancien harrague, qui a fait plusieurs séjours en Italie, a un problème précis : il est atteint du sida et il est totalement sans ressources. Il demande une assistance pour lui et les siens. Un autre se retrouve à 46 ans sans perspectives, avec trois enfants à charge. « Pour venir ici, j’ai dû emprunter l’argent du transport. Je vivote de petits boulots. La plupart d’entre nous sommes au chômage alors que la région regorge de phosphates. Pour entrer à l’OCP, il faut un gros piston ou un gros bakchich », peste-t-il.
Dans l’après-midi, nous rendons visite à un ex-clandestin du nom de Abdallah Harit. Abdallah a passé plusieurs années en Italie. Il fait partie des bénéficiaires du projet Albamar. « Grâce à l’association, j’ai pu passer le permis poids lourds et effectuer un stage dans une société. J’espère pouvoir trouver un travail stable maintenant », dit-il. Le lendemain, cap sur Béni Mellal, ville située à 80 km de Khouribga, dans le Moyen-Atlas. Nous rencontrerons là aussi un groupe d’ex-candidats à l’émigration clandestine. Brahim Dahbani, responsable local de l’association, cite le cas d’un habitant de la région, coiffeur de son état, qui détient probablement le record maghrébin de la « harga » avec…48 tentatives. « En moyenne, nous avons 600 000 à 700 000 émigrés qui débarquent en été. La valeur des transferts de l’argent des émigrés en 2007 était de 13,8 milliards de dirhams enregistrés à la Banque du Maroc. », affirme-t-il. « Nous avons contribué à vendre le mythe de l’émigré qui a réussi. Les émigrés sont reçus en grande pompe, au volant de belles voitures, et tout ce faste ne manque pas d’attiser la jalousie des enfants du bled », souligne-t-il pour expliquer l’attrait des jeunes de la région pour l’émigration.
Les réseaux associatifs au chevet de l’UMA
Nous terminons notre tournée des milieux harraga par une rencontre avec d’anciennes migrantes. Le récit de Aïcha, une femme discrète de 45 ans, mère de trois enfants, est particulièrement émouvant. Aïcha n’est pas une harraga. C’est plutôt son mari qui a pris la mer, et qui est mort, dit-elle, au large de Lampedusa. « Mon mari qui s’appelait Daouane Abdelaziz, était sans travail, et nous louions une chambre avec des voisins en guise d’abri. Il s’est décidé à partir dans l’espoir d’améliorer notre condition. Il est parti en 2006 à destination de la Libye d’abord. De là-bas, un passeur les attendait. Un bateau l’a emmené avec d’autres. Ils étaient 120 personnes au total. En s’approchant de Lampedusa, il s’est passé quelque chose. Un homme qui était avec mon mari affirme qu’il a reçu un choc à la tête et en est mort sur le coup. Il a été enterré sous x parce qu’il n’a trouvé personne pour le soutenir, sinon, on l’aurait rapatrié ». Aïcha n’arrive pas à faire le deuil de son mari : « Je ne vous mens pas, je suis habitée par le doute. Si je reçois un appel erroné, je me dis que c’est peut-être lui. Si on frappe à la porte, je me dis que c’est lui. Je vis toujours avec l’idée que mon mari est tantôt vivant, tantôt mort. »
En dépit de l’ampleur prise par les drames migratoires tant au Maroc qu’en Algérie, il est regrettable de constater que le froid entre Alger et Rabat ne permet pas d’envisager l’élaboration d’une politique migratoire commune dans un cadre Sud-Sud. Récemment, les corps de 600 harraga étaient signalés dans les morgues espagnoles sans qu’il y ait possibilité d’échange d’informations à ce sujet. Des collectifs algériens de familles de harraga réclament en vain la constitution d’un fichier national des harraga et d’un fichier ADN. D’autres familles espèrent être fixées quant au sort de leurs enfants à propos desquels elles ont de bonnes raisons de penser qu’ils seraient détenus dans l’une ou l’autre des prisons de l’UMA. Autant de dossiers qui appellent une mobilisation citoyenne à l’échelle régionale et l’activation des réseaux associatifs transmaghrébins pour combler, un tant soit peu, la démission des politiques.
Par Mustapha Benfodil
Rachid Wakti ou le génie harraga : Les tribulations d’un dribbleur des frontières
Grâce à l’entregent de nos amis de l’AFVIC, nous avons eu l’opportunité d’écouter plusieurs émigrés clandestins, leurs aventures et mésaventures, leurs galères, leurs frustrations et leurs désillusions de rescapés des routes et de proscrits de l’eldorado septentrional tant convoité.
Le récit de l’un d’entre eux résume à lui seul tout le « génie harraga », ce sens de la débrouille qu’ont tous les clandos, leur habileté à se tirer d’affaire en toutes circonstances et la capacité ‘‘caméléonesque’’ qu’ont certains de se fondre dans le paysage et de « dribbler » les frontières. La trentaine à peine entamée, malingre et tout menu, les yeux pétillants et le rictus espiègle, Rachid Wakti a tous les attributs du petit lutin qui se faufilerait sans effort entre les obstacles en se jouant des dangers avec dextérité. Il rappelle à plus d’un titre cette boutade d’un artiste indien qui dit : « Mon pays, c’est mes chaussures ». Le verbe savoureux, Rachid Wakti déroule le « conte » de ses aventures en l’entamant par la ville méditerranéenne de Nador, dans le Rif. En parfait polyglotte qu’il est devenu, lui qui parle aujourd’hui plus de trois langues, son débit est ponctué de formules idiomatiques américaines, d’envolées en allemand, sans citer l’espagnol qu’il baragouine comme beaucoup de Marocains. « Ma mère m’avait envoyé chez mes oncles maternels au Nador un jour de 1994. Mes parents étaient divorcés.
Nous étions pauvres. A Nador, je suis resté un certain temps chez mes oncles. » Rachid quitte la maison de ses oncles, fréquente un groupe de harraga algériens et marocains. « Ils menaient une vie sauvage », dit-il. Ils campent aux abords de Mélilia et guettent le moment propice pour tromper la vigilance des gardiens de l’enclave espagnole. « On a fait le guet pendant une semaine, et on a eu du bol. On s’est faufilés dans un bateau et on est rentrés à Almeria. J’avais 17 ans et j’étais tout content d’être en Espagne. » Comme tous les harraga du « triangle de la mort » marocain, Rachid avait sa petite idée derrière la tête : c’était de pousser vers l’Italie. Une longue tradition migratoire fait que beaucoup de migrants issus de la région partaient vers l’Italie. Sauf que ses plans seront totalement chamboulés lorsqu’il se retrouve à Lübeck plutôt qu’à Torino, à la faveur d’une rencontre hasardeuse avec des touristes allemands. « En Allemagne, il faisait tellement froid la nuit que j’ai dormi dans une cabine téléphonique. La police est venue et m’a embarqué. Ils m’ont offert des vêtements chauds et se sont bien occupés de moi. Je leur ai dit que j’étais Algérien de peur qu’ils ne me renvoient au Maroc. »
C’est ainsi que Rachid Wakti se retrouve dans l’un de ces nombreux asiles affrétés pour y accueillir les passagers clandestins dans son cas, en attendant leur ventilation vers leurs pays d’origine, ou, dans le meilleur des mondes, leur accession au droit d’asile. « Je leur ai raconté une autre ‘‘story’’ » (sic), lance Rachid. « En tout, j’ai passé trois ans en Allemagne. Je menais une vie de cocagne. J’étais nourri et logé au Centre, et je recevais une petite allocation. » Et puis, un jour, Rachid décide de quitter l’Allemagne pour les States. Rien que ça…C’était en 1997. « Je suis parti à Hambourg. Je ne connaissais personne en Amérique et je n’avais pas d’infos pratiques. Je ne connaissais l’Amérique que par le biais des films américains. Je voulais partir aux USA juste dans l’espoir de régulariser mes papiers, l’Amérique étant le pays de toutes les races. Je me suis renseigné sur les bateaux qui partaient à New York. J’en ai vite repéré un. Ce n’était pas un ferry, mais un cargo.
J’ai réussi à pénétrer au port et à m’infiltrer à l’intérieur du bateau. Je me suis glissé dans une cabine qui s’est refermée sur moi. La nuit, je suis sorti de ma cachette. Le commandant de bord a été surpris de me voir et a blêmi. » Acculé, Rachid se tire d’affaire en usant d’un de ces tours de passe-passe dont les harraga ont le secret : « En Allemagne, il y avait beaucoup de Kurdes irakiens qui demandaient l’asile politique. M’inspirant de ça, je me suis présenté au ‘‘captain’’ comme un Kurde irakien de la ville d’Erbil. Je lui ai dit que j’avais mon frère à New York et que je voulais le rejoindre. Il a envoyé un message aux services américains de l’immigration pour les alerter. Je me suis ainsi inventé une identité de toutes pièces et je suis devenu Rachid Barzani, réfugié de Erbil. » Et c’est en « Rachid Barzani » que R. Wakti débarque à New York. Après près de trois ans passés dans un centre de rétention pour immigrés de son acabit, il finit par obtenir ses papiers. « Les événements du 11 septembre ont retardé ma green card », dit-il. En 2006, elle lui est enfin octroyée après neuf ans passés aux USA. Le même jour, il décide de rentrer. Avec 700 dollars en poche…
Par Mustapha Benfodil