Archives de octobre 2007
CRA : 40 dossiers de harraga et de disparus traités
Une quarantaine de dossiers concernant les harraga ou les disparus sont à l’étude par les membres de la cellule de recherche des liens familiaux du comité d’Oran du Croissant Rouge Algérien. Ces dossiers figurent parmi les 170 demandes déposées au niveau de cette cellule par les proches ou les familles des disparus. Cette cellule, qui est en coordination avec l’organisme de la Croix Rouge, a indiqué que depuis son installation, elle a pu régler une dizaine de cas de disparition ou liés à l’émigration clandestine. Pour faire face à ce phénomène, le CRA a lancé une formation assurée par des formateurs algériens et suisses au profit de son personnel, afin de l’initier à la prise en charge de ces dossiers et lui apprendre les démarches utiles pour le sauvetage notamment. Cette cellule a formé 1 000 agents à ce jour. D’autre part, Le CRA d’Oran effectue actuellement une large opération en faveur des SDF, en coordination avec la DAS. 20 personnes sont orientées quotidiennement soit à Diar Errahma, à Misserghine, soit à l’Hôpital psychiatrique de Sidi Chahmi.
Rym S.
27 harraga interceptés hier
Quelques jours seulement après le discours du président de la République sur l’échec de la politique nationale en direction de la jeunesse, au cours duquel il a stigmatisé les jeunes harraga, les mettant sur un pied d’égalité avec les kamikazes, les candidats à l’émigration clandestine continuent à défier la mer pour rejoindre l’Europe.
Ils sont 27 à avoir échoué dans leur tentative de quitter le pays. Ils ont été interceptés hier à Annaba et El Kala par les gardes-côtes algériens. Ainsi, dans la matinée d’hier, les éléments des gardes-côtes des eaux territoriales de Annaba ont intercepté une embarcation à bord de laquelle ont pris place 15 jeunes harraga. Ils sont venus d’Alger, d’Oran, de Guelma et de Annaba pour tenter de rejoindre les côtes italiennes, notamment l’île de Sardaigne. Agissant sur informations, une unité de la garde maritime est intervenue à 20 miles au nord-est de Ras El Hamra et a réussi à mettre fin à leur « rêve ». Agés entre 17 et 37 ans, ces jeunes ont embarqué la veille à partir de la plage de Seybouse. Il y avait parmi eux plusieurs universitaires et étudiants, qui, sans espoir de bâtir leur avenir en Algérie, ont tenté le risque mortel de l’aventure. Après une visite médicale, ils ont passé la nuit dans les locaux des gardes maritimes pour être présentés, aujourd’hui, devant le procureur près le tribunal de Annaba. Il faut dire que cette dernière est devenue une plaque tournante en matière de harga, où un véritable réseau s’est installé et dont les ramifications s’étalent aux quatre coins du pays. Rappelons que cette interception intervient après plusieurs semaines d’accalmie durant lesquelles les gardes-côtes de Annaba n’en ont enregistré aucune. « C’est suite à un draconien dispositif de sécurité que les tentatives d’émigration clandestine ont connu une baisse sensible », dira M. Cheriak, officier supérieur de la marine de Annaba. Par ailleurs, douze personnes âgées entre 25 et 42 ans ont été interceptées par les gardes-côtes d’El Kala vendredi à 3h à cap Rosa, 25 km à l’ouest d’El Kala. Les harraga étaient à bord d’une embarcation à fond plat d’à peine 4 m propulsée par un moteur hors-bord. Ils avaient quitté Chapuis (la plage de Rizi Amor d’Annaba) quelques heures auparavant avec des candidats à l’émigration venant de l’Est mais aussi de la région d’Alger. Les harraga ont été repérés par les gardes-côtes qui leur ont donné la chasse en les rabattant vers le rivage.
M. F. G.
S. S.
Les Harraga profitent du vide juridique
Il n’existe, à ce jour, pas de texte de loi en Algérie pour juger les émigrants clandestins. Les harragas, arrêtés par les gardes-côtes, seront vite relâchés par la justice à cause du vide juridique qui caractérise ce genre de situation, nouvelle en Algérie. C’est ce qui a été relevé lors du débat qui a suivi les interventions programmées, mercredi dernier à Annaba , à l’occasion d’une journée d’étude traitant du rapport du parquet avec la police judiciaire. L’insuffisance des capacités d’accueil au niveau du groupement de la façade maritime des gardes-côtes, en cas d’arrestation d’un nombre important de harragas en même temps, a été également soulevé par un intervenant qui a cité, à ce propos, l’exemple de 86 jeunes arrêtés en une seule journée. Le débat a permis aussi d’évoquer certaines contraintes liées à la perquisition, au contrôle d’identité et aux constructions illicites. Cette journée d’étude, qui a été organisée par le ministère de la justice vise, a-t-on souligné, à expliquer le rapport du parquet avec la police judiciaire, pour mieux protéger et préserver les droits de l’Homme et combattre efficacement le crime organisé.
T. G.
Le phénomène n’est que la partie visible de l’iceberg
Réflexion d’un spécialiste sur les harraga
Ayant participé à la rencontre-debat organisée récemment par le ministère de la Solidarité sur les jeunes expulsés d’Europe et des harraga, je voudrais apporter une réflexion, fruit de plusieurs années d’expérience en qualité de psychologue et de travailleur social en contact permanent avec une réalité sociale des plus difficiles et dont les premières victimes sont les plus fragiles d’entre eux : les mineurs et les jeunes.
J’ose espérer que cette réflexion suscitera une prise de conscience des pouvoirs publics et de la société civile sur un drame qui se déroule sous nos yeux, dans le silence et l’indifférence générale et qui touche cette frange importante de la population et dont l’aboutissement menace les fondements mêmes de notre société. Psychologue au SOEMO (DAS de Chlef), où depuis des années, dans ma pratique quotidienne, je suis confronté aux problèmes que vivent et subissent nos jeunes. Des jeunes tous porteurs d’une histoire douloureuse et parfois victimes de drames, de violences et de maltraitances. Lors de son intervention, monsieur le ministre remarquera, à juste titre d’ailleurs, que l’émigration clandestine vient se greffer à d’autres maux et fléaux que vit notre jeunesse. Cela est, malhureusement, la triste réalité. L’emigration clandestine n’est que la partie visible de l’iceberg. Parce qu’elle touche les pays du pourtour méditerranéen, elle est plus médiatisée et par conséquent, elle devient de fait un problème politique. Le malaise de nos jeunes est plus profond, malaise qui ne cesse de s’amplifier et pour lequel une intervention d’urgence est nécessaire. Il est temps de réagir. Sans vouloir être pessimiste et encore moins alarmiste, il y a péril en la demeure. Nos jeunes et parfois des enfants vivent des drames, livrés à eux-mêmes, fragilisés, devenant ainsi la cible de mains criminelles qui vont les récupérer pour des dessins inavoués. Sans repères et modèles identificatoires, nombre de ces jeunes sont en rupture sociale et familiale- le Professeur et chercheur en sociologie l’a bien souligné dans son intervention- et sont dans l’errance, sans but, sans projet d’avenir et qui ont perdu ou parfois coupé à raison ou à tort tous les liens, aussi bien familiaux que sociaux, et versent peu à peu dans la criminalité. Livrés à eux-mêmes, ces jeunes basculent et passent à l’acte très facilement : suicide, délinquance, toxicomanie, violence, prostitution, harraga, et. Des jeunes qui ne fonctionnent que dans la violence et ne tolèrent aucune contrainte, ni frustration, et encore moins une autorité qu’elle soit familiale ou sociale. De plus en plus de jeunes s’adonnent à la toxicomanie au vu et au su de tout le monde. Des jeunes qui se droguent au cannabis et aux psychotropes, qui se shootent ou sniffent de la colle et autres solvants, font partie de notre quotidien et décor et ce, dans l’indifférence générale, pour fuir cette réalité dont ils se sentent exclus, marginalisés et qui leur est insupportable. D’autres, hélas, choisissent le suicide, ils sont de plus en plus jeunes à emprunter parfois des moyens violents (acide, feu), exprimant ainsi l’intensité de leur désespoir. Le travail de proximité que nous effectuons auprès de ces jeunes en difficultés, aussi bien dans nos consultations que dans les différents établissements éducatifs où nous intervenons, fait apparaître que ces jeunes sont la majorité des cas issus de familles vivant dans la précarité où la violence est le seul mode de communication. Familles où le père est beaucoup plus préoccupé par la « survie alimentaire » de ses enfants que de leur éducation. Des enfants qui sont encouragés, contraints et poussés par leurs parents à aller travailler pour les aider à subvenir aux besoins de la famille et qui sont souvent victimes de maltraitances et de violences au cas où ils reviennent les mains vides. Ainsi, ces enfants évoluant dans un tel environnement familial, censé être affectueux et protecteur alors qu’il est stressant et hostile, ne font que reproduire cette violence dont ils sont victimes. Violence d’une ampleur inquiétante et incroyable et que l’on retrouve à tous les niveaux, dans la famille, à l’école, dans la rue, dans les stades, etc.
Absence d’encadrement
Mêmes les parents n’arrivent plus à contrôler leurs enfants et encore moins les enseignants qui sont maltraités et parfois battus par leurs propres élèves !!! Devant l’absence d’encadrement, ces enfants et ces adolescents sont livrés à eux-mêmes, s’accaparent la rue et les lieux publics où ils vont imposer leurs lois et leur diktat et s’attaquent ainsi –surtout après les sorties des stades – à tous les symboles étatiques et biens privés par des actes de vandalisme et de destruction. Il ne se passe pas ainsi un jour où la presse ne nous relate ces manifestations de violence que traverse notre pays et qui sont l’œuvre de jeunes et ce, parfois pour des raisons futiles et absurdes. Pour les spécialistes et travailleurs sociaux, ces comportements sont beaucoup plus réactionnels et reflètent ainsi le profond malaise qui ronge nos enfants et nos jeunes et qui risque, comme un certain octobre 88, de créer un tsunami dont on oserait même pas imaginer les conséquences. Il est temps, voire même urgent, que ce genre de rencontres, initiées par le ministère de la Solidarité, se multiplient, associant les différents partenaires en charge de la jeunesse, en y invitant les universitaires et autres spécialistes à même de nous expliquer ces comportements pour mieux les appréhender et apporter les solutions et les remèdes adéquats, et arrêter quelque part d’imputer nos échecs et nos faillites aux autres. Combien de fois n’a-t-on pas entendu dire que c’est la faute des parents qui font preuve de laxisme dans l’éducation de leurs enfants, ou bien c’est l’école qui a failli dans sa mission, etc. ? Car il est impensable, pour ne pas dire inadmissible, que tous les moyens, aussi bien humains que matériels, que les pouvoirs publics ont mis en place à travers toute une série de dispositifs et de mécanismes d’aide et d’assistance à l’endroit de ces jeunes, aboutissent à un constat d’échec. Nous sommes tous responsables et tous concernés par cette situation qui nécessite une prise en charge urgente où les décideurs et politiques se doivent de déterminer et intervenir en mettant en place une sorte de plan Marshall, avant qu’un autre raz de marée, exprimant le ras-le-bol d’une jeunesse exaspérée et désespérée, ne vienne tout balayer.
L’auteur est Psychologue au SOEMO-Direction de l’action sociale de Chlef.
Aït Sâada Mâamar
Un cadavre de harraga repêché à Annaba
Hier tôt le matin, un cadavre en état de décomposition avancée a été découvert au nord du littoral de la corniche annabie.
Alertés, les garde-côtes ont repêché le corps qu’ils ont transféré à la morgue du centre hospitalo-universitaire (CHU) Ibn Rochd. Tout porte à croire que le cadavre, non encore identifié, serait celui d’un harraga, eu égard aux multiples tentatives d’émigration clandestine enregistrées depuis décembre 2006 à partir des côtes de Annaba. Selon un décompte non officiel effectué par des familles de harraga, le nombre des disparus est estimé à 29. Par ailleurs, une enquête a été ouverte par les services compétents pour déterminer les causes exactes de ce décès.
M. F. G.
Aïn Témouchent : 9 harraga arrêtés
Hier, 9 harraga ont été arrêtés par les gardes-côtes de Bouzedjar, à 12 miles (19 km) du littoral, à 4 h du matin. Ces émigrants clandestins étaient partis de la plage de Madagh 1, vers 1h du matin. 7 d’entre eux sont d’Oran, 1 est de Sétif et le dernier de Aïn Témouchent, tous voyageant sur une petite embarcation.
M. Kali
Jijel : 16 harraga secourus
C’est d’une mort certaine que 16 harraga ont été sauvés hier au large de la côte-est de la wilaya de Jijel.
En effet, peu avant minuit ce mardi, les services des gardes-côtes ont reçu l’information de la part, semble-t-il, d’un navire de passage — faisant de la présence à 20 miles de la côte — d’une embarcation qui prenait de l’eau avec 16 personnes à bord. L’intervention des services des gardes-côtes a permis de sauver in extremis les harraga dont l’âge va de 15 à 50 ans. A l’arrivée des sauveteurs, vers 1h hier, les naufragés épuisés par cette mésaventure et par quatre journées passées sans avoir rien mis sous la dent ne devaient leur survie qu’en s’accrochant aux seules parties de l’embarcation encore proche de la surface. Les rescapés de ce voyage ont été débarqués au port de Djen Djen et ont bénéficié des soins nécessaires. Seule une personne, très affaiblie, a été admise à l’hôpital de Tahir. Selon des informations recueillies, les harraga ont pris la mer depuis Annaba pour se diriger vers la Sardaigne, en Italie. Les mauvais tours de la mer et les courants ont fait que leur embarcation dérive pour atteindre la côte jijélienne. Par ailleurs et selon la cellule de communication de la sûreté de wilaya, la brigade de la BMPJ de Chatt, dans la daïra de Ben M’hidi, la commune qui a les plus longues plages la wilaya d’El Tarf, a intercepté dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre un camion se dirigeant vers la plage avec sur sa benne deux embarcations et 9 personnes âgées entre 22 et 38 ans. Les embarcations ont été saisies – pour quelle infraction s’interroge-t-on – sur ordre du procureur de Dréan et les personnes arrêtées remises en liberté.
F. S.
S. S.
Annaba : 33 harraga arrêtés dont 2 blessés
Après une course poursuite qui a duré plus d’une heure, les éléments de la garde maritime des eaux territoriales de la wilaya de Annaba ont pu arrêter, hier à 4h, un sardinier à bord duquel 33 émigrés clandestins ont pris place.
Intercepté à 46 miles au nord-ouest de Ras El Hamra, le sardinier était en vitesse de croisière. Formant une escadrille, les trois unités de la marine qui étaient en patrouille se sont lancées à sa poursuite. Faisant totalement noir, les manœuvres de leur « raïs » n’ont pas pu les faire fuir. Leur sardinier s’est heurté à maintes reprises aux unités de la marine nationale, coque en acier. Après avoir secouru ses 33 locataires, le sardinier s’est échoué. On dénombre 2 blessés parmi les harraga qui, après auscultation par le médecin, ont été transférés aux urgences du centre hospitalier universitaire Ibn Rochd. Selon l’officier de la brigade de la marine, le sardinier en question a été volé du port de la Marsa, wilaya de Skikda.
M. F. Gaïdi
Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga, jeunesse et désespérance (3e partie et fin)
Ces jeunes voulaient mourir. En tous cas, ils n’avaient pas peur de la mort. Voici un des graffiti qu’ils ont écrit sur les murs de la ville de Tizi Ouzou : « Vous pouvez tirer, nous sommes déjà morts ».
Paradoxalement, cette région, considérée comme celle ayant le plus fort taux de suicides en Algérie, a vu décroître le nombre de décès par mort volontaire entre 2000 et 2003. Tout semble, en effet, s’être passé comme si les émeutes avaient engagé les sujets dans une « aventure collective » qui a permis de différer la détresse individuelle au profit d’un projet commun, la révolte. Les désirs et les frustrations personnels sont passés au second plan. Le sujet s’est investi dans une action communautaire qui le met, en tous cas, momentanément à l’abri du passage à l’acte suicidaire individuel. L’agressivité tournée vers soi a trouvé un objet en dehors, un ennemi extérieur ; ici, les institutions publiques et les symboles de l’autorité de l’Etat. Cette hypothèse est d’autant plus plausible que ce dernier (l’Etat) est désigné par les jeunes émeutiers comme le responsable de leur « malvie ». A ce titre, il aurait été intéressant de savoir si cette régression du nombre de suicides a été observée dans le reste du pays durant ces dernières années, à la faveur notamment de l’irruption du terrorisme. De telles observations ont été rapportées surtout à l’occasion de crises sociales ou sociopolitiques graves, et en particulier en temps de guerre.
4-L’émigration clandestine, la « harraga » :
Depuis quelques mois, les jeunes Algériens se jettent à l’eau pour joindre les rives nord de la Méditerranée. Faute d’obtenir un visa pour la France, l’Angleterre ou le Canada, ils décident d’émigrer clandestinement, la « harraga ». Ce néologisme, à la consonance « francarabe » dans le langage de ces jeunes, veut dire à la fois « resquiller » et « brûler ». Resquiller pour bien signifier qu’ils veulent émigrer dans la clandestinité. Brûler pour bien dire qu’ils sont prêts à risquer ou à brûler leur vie. Un pari qui confie son destin propre à une embarcation de fortune et au hasard. De nombreux algériens veulent ou plutôt sont déterminés à quitter le pays ? Les cadres les plus chanceux, hommes ou femmes, sont aspirés par le Canada, et les étudiants partent poursuivre leurs études en France pour ne plus revenir. Ces pays les accueillent avec empressement parce qu’ils veulent se repeupler et tant qu’à faire, autant le faire avec des jeunes gens diplômés. « Emigration choisie ». Les sujets sans qualification, grandes victimes de la « malvie » et « laissés pour compte », rêvent, quant à eux, tantôt des pays d’Europe, tantôt du Canada ou de l’Australie. Leur seul but est de « se casser de ce pays », pour où n’a aucune importance. Le sésame (le visa) est, pour ces personnes, impossible à obtenir. Le passage à l’acte extrême est au bout de la désespérance. La « harraga ». Ce comportement extrême, de décision individuelle mais habituellement de réalisation collective, est le résultat de la perte de l’initiative du sujet sur sa propre existence, sur son destin. La galère et une vie humiliante au quotidien sont les raisons évoquées par les candidats au départ. Prisonnier de cette existence, l’individu n’a pas la possibilité de faire des choix et d’exercer son libre arbitre. Il souffre. Et il y a une relation dialectique entre la souffrance de l’individu et l’équilibre de la société. A chaque fois que la souffrance apparaît, il y a un risque pour la santé du sujet mais aussi pour l’équilibre et la paix sociale. Les comportements extrêmes, violents, à l’instar des émeutes, des toxicomanies, des suicides et de l’émigration clandestine, en sont les exemples édifiants. De nombreux médias ont réalisé des reportages sur ce phénomène nouveau qu’est la « harraga ». Certains journalistes n’ont pas hésité à évoquer des comportements de suicides collectifs. Nous adhérons à cette hypothèse. Pourquoi ? Parce que le risque pris par ce projet migratoire est trop grand et que l’idée de rencontrer la mort durant le voyage semble, de toute évidence, une donnée intégrée et acceptée. « L’espoir est ailleurs, seule la mort nous en dissuadera. » Ces propos tenus à un journaliste du Soir d’Algérie par un récidiviste de l’émigration clandestine montre bien la détermination du sujet à prendre le risque. Les jeunes Algériens n’ont même plus la possibilité de rêver dans leur pays. Leur vie comme leur rêve sont ailleurs. Vivre mieux, c’est vivre dans un ailleurs inconnu mais imaginé, fantasmé. C’est pourquoi tous ces jeunes veulent quitter le pays, même au péril de leur vie. Voici ce qu’écrivait, il y a quelques semaines, un journaliste d’El Watan : « … Il y a une différence entre l’émigration des années 1980 et celle d’aujourd’hui. Les jeunes préparaient la fuite avec la complicité des matelots. Une traversée coûtait 30 millions (de centimes). Aujourd’hui, ils jouent avec la mort… » Du 1er janvier au 30 octobre 2006, 377 jeunes ont été sauvés par les gardes-côtes et 42 cadavres ont été repêchés. « …Tous des jeunes de 18 à 35 ans qui voulaient fuir le chômage et la misère. » Toujours selon le quotidien national El Watan, 147 cadavres de jeunes ont été repêchés ces trente derniers mois. Une hécatombe, en effet, qui va continuer au regard du nombre d’embarcations qui quittent les bourgades côtières de l’est et de l’ouest du pays. Et comme pour banaliser la mort qui attend en haute mer, des vidéos qui vantent et louent le courage de ces jeunes « harraga » circulent sous le manteau ou d’un téléphone portable à un autre. Ces vidéos montrent des jeunes qui auraient atteint, avec succès, les rives européennes et réussi à avoir des papiers et du travail. Quitter le pays est également une solution privilégiée par les jeunes filles. Ce désir est de plus en plus manifeste chez un grand nombre d’entre elles. Certaines réussissent à partir, notamment par le biais d’une inscription dans les universités étrangères. Celles qui n’ont pas cette chance essaient de trouver des maris, quelquefois par Internet, de l’autre côté, en attendant pour les autres de faire comme leurs compatriotes masculins, tenter l’émigration clandestine. Cela ne saurait tarder à se produire. Comme toujours en situation dangereuse, le génie populaire fait dans la dérision : « Plutôt finir dans le ventre d’une houta que dans celui d’une douda », disent ces jeunes candidats au voyage clandestin. Un pari, bien conscient, qui inscrit le sujet dans une démarche suicidaire individuelle et qui engage l’avenir dans l’incertitude d’une aventure collective où solidarité et courage puisent leur substance de l’angoisse commune de l’inconnu et de l’imprévisible. Mais ont-ils seulement le choix, ces jeunes qui recourent à cet acte ultime ? De toute évidence, non. En tous cas au regard de leur détermination à quitter le pays. Nombreux, en effet, sont les sujets récidivistes qui ont fait la tentative plusieurs fois. Quand l’échec a été au bout du voyage. 700 tentatives d’émigration clandestine ont avorté ces deux dernières années, selon le quotidien national Le Soir d’Algérie. Les pouvoirs publics, qui semblent insensibles à la détresse de tous ces jeunes, proposent la répression quand le projet migratoire a momentanément échoué. Appliquer la loi, juger et condamner, même si les peines de prison sont souvent assorties de sursis. « … Avant cette tentative avortée, j’avais auparavant tenté une première fois mais notre embarcation est tombée en panne, puis j’ai vécu ma deuxième tentative… Après ma sortie de prison, j’ai tenté une troisième fois, nous nous sommes perdus et nous avons été secourus et là, j’envisage la quatrième… ». Ce sont là, des propos tenus par un « harraga » récidiviste au journaliste du Soir d’Algérie. Edifiant sur la ferme volonté des sujets à partir. La réponse des pouvoirs publics est inadaptée, dérisoire. La solution à ce problème est bien ailleurs. Et pour cause. « Mais comme on fait tout pour les empêcher et rien pour les retenir, ce n’est qu’une question de temps », a écrit à juste titre un journaliste du quotidien El Watan.
5- Conclusion :
Suicide, toxicomanie, émeutes, harraga sont des passages à l’acte extrêmes qui concernent presque exclusivement le jeune Algérien. Si nous pouvons trouver quelques explications à ces comportements dans le registre de la psychopathologie individuelle, notre regard doit également se tourner vers celui (le registre) de la psychopathologie sociale. Des désordres psychiques peuvent en effet amener l’individu à se donner la mort, à s’adonner à la drogue, ou à risquer sa vie dans un projet migratoire impossible. Toutefois, une vie pénible et humiliante peut précipiter le passage à l’acte ou l’immiscer progressivement dans l’esprit du sujet quand ce dernier, en proie au mal-être, rumine une existence marquée par des manques ou des carences difficilement compatibles avec un minimum de dignité. Car, il s’agit de cela. Parce que le dysfonctionnement de la société en fait des victimes, les jeunes Algériens n’aiment pas ou plus leur pays. Ils n’y sont pas heureux. Ils veulent le quitter, chacun à sa façon, même de manière violente. Mais cette violence tournée vers soi peut également se muer, nous le disions, en une violence tournée vers la société. Il ne faut pas minimiser la signification et l’impact des émeutes observées un peu partout dans le pays. Les pouvoirs publics devraient les appréhender avec moins de répression et beaucoup plus d’attention. L’unanimité est faite autour des facteurs et/ou des raisons qui amènent les jeunes algériens à ces actes de désespoir. Le logement, le travail, les loisirs, etc. Des députés ont, à l’occasion de la présentation du programme du gouvernement devant l’Assemblée nationale, interpellé le chef du gouvernement sur ces « fléaux sociaux ». Ce dernier, qui a admis qu’il s’agit là d’un réel problème de société, a pris acte des interpellations mais n’a proposé aucune solution concrète et immédiate pour réduire ces phénomènes. Le président de la République a, lors de sa visite au « quartier des planteurs », quartier oranais secoué il y a peu par de violentes émeutes, reconnu l’urgence de la prise en charge des préoccupations des jeunes. Le pouvoir s’est ému de la grande abstention aux dernières élections législatives. Pourquoi les Algériens n’ont pas voté ? La réponse est dans cette phrase d’un « harraga » au journaliste du Soir d’Algérie : « Voter. Plutôt mourir au fond de l’océan. On se sent plus citoyen en prenant le large qu’en allant voter. » Une leçon que les pouvoirs publics devraient méditer. L’Algérie est forte d’une réserve de change de 100 milliards de dollars. Les moyens ne manquent donc pas. Il ne reste plus qu’à mobiliser la volonté politique et à ouvrir les chantiers nécessaires. Ces derniers sont évidents. Un plan spécial à l’adresse de la jeunesse ? Créer un vrai ministère de la jeunesse (sans les sports !…) ? Rien n’indique, à la lecture du programme du gouvernement présenté en juillet dernier devant les députés, que les pouvoirs publics ont pris la mesure de la gravité de la situation. Aucun plan de prise en charge spécifique à l’adresse des jeunes n’est proposé. C’est pourtant une nécessité absolue. C’est une urgence.
L’auteur est Psychiatre, député RCD
Docteur Boudarène